
Je pense me souvenir que c'est en juin1967 qu'on m'annonce, alors que je suis dans mon bureau, au boulot, que ma soeur Danièle, vient de mourir, à 28 ans, dans son asile, à Dave (Belgique). Elle, que je n'ai plus vue depuis des années. Elle, que j'ai gommée de ma vie au point de ne même pas savoir qu'elle laisserait pour toujours en moi une blessure indélébile. C'est sa mort qui va me l'apprendre et va libérer un refoulement de plus de 20 ans.
Je suis embarqué dans une voiture avec la famille et nous nous retrouvons dans la chapelle de l'asile. Puis dans un brouillard, je me revois, marchant derrière le corbillard, juste derrière des pleureuses, une bande de copines à elles, je suppose, des" folles", qui se comportaient exactement comme des pleureuses. Et là, j'ai commencé à sangloter, vous savez les épaules qui tressaillent et cela a duré tout le temps de l'enterrement. Vingt deux ans d'asile sur 28 ans de vie. Et c'est moi qui suis allé la conduire dans son enfermement définitif. J'avais 7 ans et demi, elle en avait juste 6. Je ne comprenais pas et on ne m'a rien dit, jamais rien expliqué. Le silence de mort. Enterrée vivante
Voici le souvenir que je veux garder d'elle. Ces photos. Je n'en veux pas d'autre. Car j'en ai vu d'autres, celle d'une fille hagarde, devenue folle à l'asile, tournant en rond dans le parloir, se frappant la tête contre les murs, habillée comme une pauvresse et les cheveux taillés à ras, une vraie coiffure de folle, quoi !
Nous voici tous les deux, sur le balcon du Quai Mativa , en 1943, je crois. En-dessous de nous des allemands casqués et bottés, mitraillettes au poings
A t'on l'air malheureux ? On se marre comme des cons et surtout on s'entend à merveille et ça se voit ! Je suis le grand-frère et je la protège car notre père est absent et on n' a pas l'air malheureux pour autant. C'est plus tard qu'on va passer à la caisse. Surtout elle. Pourquoi ne m'a t'on pas enfermé avec elle ? nous nous serions échappés du monde des hommes et de leur folie. Comment après un tel évènement, croire encore au monde des hommes, au progrès de l'espèce humaine. A, même pas sept ans, j'avais compris. Sans compter la guerre, l'occupation, les bombes. Grandir, enfin essayer de le faire, dans un tel univers et ne parlons pas de celui que nous vivons aujourd'hui qui est pire encore
Adieu ma soeur, mais tu resteras toujours en moi car ton départ m'a coupé en deux, coupé de ma part féminine, brutalement et jeté dans le monde de la folie. Je serai toujours un frontalier de la folie. Mais étais-tu folle, j'en doute (et cela signifie quoi, être fou, sinon être non-conforme à un type de société, donné) et c'est ce qui me ronge le plus. On t'a collé une étiquette et du jour au lendemain, tu es denenue "Une Démente Précoce" c'est ce que j'entendais autour de moi. Sans doute l'expression était-elle plus poétique que Schizophrène, l'imagination des hommes est sans limites..
Mais mon année 1967 me réserve une autre surprise. En Juillet, nouvel appel à mon bureau. Mon frère Marc, autiste lui, 17 ans, qui vit chez mes parents, a fait une fugue, enfin s'est égaré en allant seul chez sa logopède au Mont St Martin, et aurait bifurqué de son itinéraire, en direction de Rocourt. Il est introuvable . Je pars directement à sa recherche, interroge les gens sur le parcours, personne ne l'a vu (Disons qu'il est plutôt visible comme le sont tous les autistes qui se promènent en rue). Le lendemain nous apprenons qu'on l'a amené en réanimation à l'Hopital de Bavière. J'y cours et tombe sur le professeur Honoré, une sommité chirurgicale de l'époque. Mon frère est alité, recouvert, bardé de tuyaux; peu de chances qu'il en réchappe, me dit le Professeur, il s'est fait écraser par un autobus. Eh bien, on va le tirer d'affaire tout de même et il vit toujours, enfermé lui aussi à Ottignies; il a 58 ans. La dernière fois que je l'ai vu, c'était en 1978, avec ses prothèses, dans la nouvelle maison de mes parents, boulevard Sainte-Beuve, maison dans laquelle je ne retournerai jamais. Mon frère est mort à 60 ans dans son établissement d'Ottignies, en 2010
Voilà il fallait la sortir cette page-ci, mais je n'avais pas le droit de vouloir dire ma vie sans parler de cela sinon j'aurais failli à l'essentiel. J'en suis complètement remué mais ça va passer. Il y a du soleil, je vais aller m'imbiber de nature. Rien de tel que la nature pour cautériser ses blessures
On comprendra aussi pourquoi je ne pouvais pas m'en tirer sans une psychanalyse. C'était ça ou le suicide !!

