Imaginez alors ce qui va se passer, lorsqu'au printemps
1967, une lubie me prend. Je vais acheter chez Sauveur, magasin bien connu des peintres à Liège, trois pinceaux et 6 tubes de couleurs et je commence à peindre à l'huile sur des papiers
cartonnés. Mais quelle mouche a piqué ce banquier ??
Et à peine ai-je commencé mes premières peintures que le couple de peintres amis, les Vandeloise, nous emmène Céline et moi, à Verviers, chez Maurice
Pirenne, un peintre qui s'avère être mon grand'oncle maternel et dont j'ignorais l'existence. Le voici sur la photo à 95 ans, donc tel que
je l'ai vu (Il est mort l'années suivante). On me présente: " son neveu, la famille, rien à foutre ". Je tombe sur un vieillard superbe, un asiatique, un vieux sage chinois ou un vieux chef
Peau-Rouge. Regardez-moi cette gueule !!!. Il est veuf depuis longtemps. (Il avait épousé la soeur de mon grand-père maternel, Jules Duesberg - voir en début de biographie - ma tante Maria).
Enfin un vieux renégat presqu'aveugle et occupé à réaliser ses plus belles peintures, celles de sa chambre dans une maison ouvrière, route de Stembert. Il ne peint plus que les objets de sa
chambre, Maurice Pirenne, cet illustre inconnu, frère de l'historien Henri Pirenne. C'est André
Blavier, dont je fais la connaissance ce jour-là, prélude à une longue amitié avec lui et sa femme Odette, cest donc André qui fait son ménage, range et classe ses peintures etc...;
André Blavier, conservateur de la Bibliothèque de Verviers, écrivain, Pataphysicien, grand ami de Raymond Queneau qui lui lèguera ses archives,
directeur aussi d'une remarquable revue "Les Temps mêlés". Voilà tout ce que je découvre ce jour-là. Et je lu
i montre mes premières peintures à mon oncle et il ne dit rien le pauvre homme. Que voulez-vous qu'il dise devant mes
balbutiements, ce n'était pas bon évidemment ! Et bien entendu je regarde ses dernières peintures rangées dans une caisse. J'ai un coup de foudre immédiat pour ses natures mortes. Combien celle-là? Il ne sait pas trop? Blavier intervient ! 3000 francs belges, le tiers de mon
salaire et je puis payer en 6 fois.
OK je prends ! Et la voici ci-dessus. Un chef d'oeuvre! Regardez le trou dans le mur par exemple. Cette peinture est aujourd'hui convoitée par de
nombreux collectionneurs car Maurice Pirenne est maintenant connu en vertu du vieux principe selon lequel "la réputation monte quand le cercueil
descend". Pas seulement pour celà, bien sûr mais tout simplement parce qu'il est un peintre énorme. Il était autodidacte et il a peint pendant près de 90 ans. Ils s'est toujours foutu de
l'argent et de la renommée. Après avoir reçu mon dernier versement, il a dit à André Balvier "Je n'aurais jamais cru que mon neveu allait me payer"
Aujourd'hui je ressens cette visite comme une transmission de la peinture entre mon oncle et moi, un passage de relais d'un vieil homme qui va
mourir un an plus tard. C'est aussi un clin d'oeil entre anarchistes
Jamais dans ma famille on ne m'avait parlé de cet oncle qui s'était toujours tenu à l'écart des écoles, de la renommée, de l'argent et de la famille. On m'a raconté qu'il venait parfois, à la
Noël, conduire sa femme à la grande réunion annuelle de la famille Duesberg, Quai Mativa, là où j'habitais, chez mon Grand-Père; mais il n'entrait
pas. Il s'asseyait sur un banc au bord de la Meuse, face à la Boverie (actuel Musée d'Art Moderne) et il déballait ses tartines...Quelle leçon. Voyez pour moi, un grand homme, c'est
celà

