Dès mon départ de la FN, on me propose deux situations dans deux banques différentes après interviews avec les deux directions régionales. Il va falloir choisir entre Le Crédit Foncier de Belgique, installé avenue Blonden et la Banque IPPA beaucoup plus connue, qui trône au Boulevard d'Avroy. Et je choisis la société la moins connue parce que l'on m' y propose un travail de pionnier, créer un réseau d'agents dans la province de Liège. Le Crédit Foncier de Belgique, fondé en 1835, soit 5 ans après l'indépendance de la Belgique qui se débarrasse de la domination hollandaise en 1830, a son siège Social, Place du Petit Sablon à Bruxelles et s'occupe de prêts hypothécaires. Il veut maintenant créer sa propre Caisse d'Epargne
Mon boulot consistera à former un réseau d'agents indépendants, employés, instituteurs etc..devenant de petits banquiers après journée dans leur village. Dans chaque village de la Province de Liège, je devrai dénicher l'homme de confiance, le former et lui faire ouvrir des comptes d'épargne et réaliser des prêts. Il y a du boulot. La province est étendue; elle touche à la fois à l'Allemagne et à la Hollande; elle comprend la région de Verviers et le Pays de Herve, la Hesbaye, la région des 3 frontières (Eupen; Herbestal, Gemmenich, St Vith), le Condroz, l'ardenne liégeoise, la Famenne et tout le bassin industriel liégeois, en ce compris Liège Centre. Tâche difficile car toutes les autres banques sont déjà installées dans ces régions avant nous, qui sommes les derniers venus sur le marché en matière d'épargne
Je suis donc engagé comme délégué et ma première tâche préparatoire, sera de visiter les clients emprûnteurs, pour essayer de leur faire ouvrir de livrets d'épargne. Ce sera ma période d'essai de trois mois. J'entre donc dans les locaux poussiéreux de l'avenue Blonden, le 17 janvier 1966. Il y a le Directeur Pierre G. et ses deux employés, un couple de mon âge, elle, Betty, secrétaire omnipotente du patron et lui, son mari, Charles, comme moi, sur les routes mais pour faire des prêts hypothécaires. Je ne suis pas le bienvenu car je suis universitaire et je risque d'entraver la carrière de ce couple non universitaire.
Attention danger!! Il faut que je me casse la gueule dans les 3 mois et tous les coups bas sont permis. Autant dire que je suis très peu au bureau. J'ai une voiture de la société, une VW 1200, une Coccinelle que je puis ramener chez moi et utiliser au privé. C'est ma première voiture, à 28 ans, et je sais à peine conduire, n'ayant jamais eu l'occasion de m'entraîner sur celle de mon père, puisqu'il n'en voulait pas. Et je vais donc très rapidement faire un accident en revenant d'un mariage avec mes parents que je pilotais. Ce genre de prestation je l'avais acceptée parce que la mariée était une jeune-femme qui venait chez nous comme assistante familiale, qui a quasi élévé mon frère Etienne et que j'aimais beaucoup. Elle s'appelait Josette de B. était baronne et son mariage avait eu lieu dans son château de Fraipont, et au retour patatras, avec la voiture d la Société. J'ai écrasé mon garde-boue droit sur un piquet, du côté où se trouvait mon père. J'ai donc expliqué à mes employeurs qu'ils s'agissait incontestablement d'un accident oedipien et que mon père se prénommait Laos. Ils ont très bien compris et ont passé l'éponge.
En attendant, je suis engagé définitivement à la fin de ma période d'essai. J'ai fait pas mal de clients et apparemment je suis persuasif dans mon rôle de représentant de commerce en livrets d'épargne. Je vais désormais m'atteler à la création de ce réseau d'agences
Mais parallèlement, en ce même mois de janvier 1966, j'entreprends une psychanalyse, j'ai bien dit "psychanalyse" et non "psychothérapie, il y a un monde !!! Je vais chez un certain Robert G. à Liège en Outremeuse, encore jeune, très froid d'apparence mais très direct. Elève du professeur Baudhuin et pratiquant une analyse procédant à la fois de Freud et de Jung et je dois dire que ce mélange qu'il me fait goûter me plaît assez. Au départ je vais chez lui, une fois par semaine (qui en deviendront vite deux) de 7h30 à 8h30, avant d'aller à ma banque. Ce G. m'a été renseigné par le vicaire de ma paroisse, Van Bergen, curé exceptionnel avec lequel je suis resté en contact. Car je ne vais pas bien et il est hors de question que je retourne à Bruxelles chez ce psychiatre moustachu, à la mode, le genre de mec qui se remplit les poches un max en voyant un max de clients par jour.
De G., mon nouveau psychanalyste, je ne suis pas fou au départ. Il fallait vraiment vouloir se le taper. Le faisait-il exprès d'être rébarbatif? Je crois que oui ! Mais c'est un type cultivé, qui lit beaucoup, il a même un statut de libraire, c'est aussi un philosophe, et il adore faire la cuisine. Sa femme est psychagogue. Et comme disait Louis-Ferdinand Céline, dans son enfance, il en avait vu "des merdes et des bavures" surtout avec sa mère. Il n'a pas peur de me le dire, il revient de très loin.
Il fait partie d'une association de psychanalyse reconnue. Il a fait une psychanalyse didactique après sa psychanalyse personnelle et il subit régulièrement une psychanalyse de contrôle avec un psychanalyste de son association qui discute avec lui de ses patients en cours et éclaire ses propres réactions inconscientes vis à vis de ces clients. Je le dis et je le répète, il ne faut entreprendre une psychanalyse qu'avec un psy qui réponde à ces conditions et c'est la première question à lui poser . G. n'est pas un psychiatre puisqu'il n'est pas médecin , mais il travaille en collaboration avec un médecin si nécessaire. Personnellement je n'ai jamais pris de médicament.
Enfin, comme je n'avais pas d'argent, il accepte que je le paie à moitié prix at que j'apure l'autre moitié plus tard, quand je gagnerai convenablement ma vie, sans délai, ni écrit constatant cette convention verbale. Je resterai en analyse pendant 5 ans et demi et apurerai ma dette jusqu'au dernier kopeck

