Et pourtant, je suis entré, en réprimant mon fou-rire, et me suis mis à plaider avec passion. Des amis avocats, venus me voir n'en revenaient pas. Comment plaider avec passion pour des causes perdues d'avance, qui, en outre ne me rapportaient pas un sou. En fait, un Conseil de guerre c'est presqu'aussi impressionnant qu'une Cour d'Assises, donc c'est très théâtral et j'avais l'impression d' y entrer comme on entre sur une scène de théâtre, avec effets de manches, pivotages d'un demi-tour sur le tranchant du talon, quelquechose de François Perier, dans sa plaidoirie de "Bobosse". Une chose est claire, c'est que j'imposais le silence total dans la salle (phénomène qui s'est reproduit par la suite, chaque fois que j'ai été amené à prendre la parole en public) Bref on m'écoutait et ça m'a plutôt renversé à l'époque. Je crois que ça tenait à la passion que j'avais (que j'ai toujours ) en moi et à ma voix grave aussi. Ma passion étant, au tribunal, de défendre des mecs qui disaient non à l'armée, non à la guerre, non à la connerie humaine.
Je pense que mon déserteur a été absous et réintégré dans sa caserne. Pendant ma plaidoirie, je m'étais bien évidemment adressé plus particulièrement à mon commandant de compagnie, président du Conseil de guerre, le Baron, car c'était un baron en plus, qui avait choisi la carrière des armes, enfin disons qui avait dû être nul pendant ses études; c'est courant chez ce gens-là, la consanguinité sans doute, mais souvent leur tête est moins bien remplie que leurs bottes, bottes de ploucs ou bottes de chasseurs, c'est du pareil au même ! J'ai eu peur qu'il ne me refuse le renouvellement de ma permission de nuit mais il a été correct et n'en a rien fait. Faut dire que j'étais régulièrement consulté par les gradés de carrière, ben pardi, pour donner une consultation à l'oeil. Mais en fait je n'avais aucune pratique et j'essayais donc de m'esquiver adroitement, tout en paraissant maîtriser la matière. Et c'est souvent de divorce que ces gradés m'entretenaient. Etonnant n'est-il pas?
Me voici donc à nouveau parmi mes copains de chambrée (photo ci- dessus, mais à mon avis c'est à Namur pendant mon mois d'instruction (je suis le deuxième en partant de la droite, dans la rangée, du milieu, à côté de mon ami Servais, le Japonais-coiffeur, qui nous a déjà fait retourner nos bérets, plutôt à la Russe cette fois, ce type étant capable, avec un seul béret d'en confectionner une dizaine. C'est ça le talent )
Mon adjudant m'emmenait souvent avec lui au mess des officiers, à l'apéro de midi ou en fin d'après-midi et les officiers ne disaient rien. Ils discutaient avec moi et on picolait ferme. Un jour, lors d'une cuite mémorable, j'a sorti toute ma haine et ma dérision vis à vis de l'armée et les officiers m'écoutaient, et même avec un certain intérêt. Ensuite je me suis écroulé ivre-mort. C'est mon adjudant qui m'a ramené chez moi, devant mon épouse effarée. Je me suis réendormi lourdement et bien entendu je dormais toujours à quatre heures du matin. J'ai dû arriver à la caserne vers 9h30, pas fier et complètement embué. Au corps de garde on m'a dit que j'étais porté "Déserteur", n'ayant pas été présent à l'appel au lit. Toute la caserne était au courant. J'étais à la merci des gradés que j'avais invectivés la veille et je risquais le cachot (si pas le peloton d'exécution). Mes camarades me disaient "cette fois-ci, ton compte est bon". J'ai donc repris mon service en attendant des sanctions suprêmes. Elle ne sont jamais venues. Je pense que je l'ai dû à mon chef de service qui a dû prendre sur lui.
J'avais justement un copain réfractaire qui a passé l'essentiel de son service au cachot, William Ancion. J'allais le nourrir quand j'étais de garde. Je l'ai revu trente ans plus tard dans un reportage sur Seraing et les chômeurs de Cockerill, dont il était, un reportage tourné par la TV suisse romande. Je l'ai enregistré. Un garçon très chouette, lucide et intelligent. Sur la photo à droite, je monte la garde à l'entrée de la caserne, près du cachot. C'est ce qu'on appelait "être de piquet"
Vers la même époque j'ai aussi vécu la lâcheté des hommes. C'est le WE et on va tous partir en permission. On est rangés en rangs d'oignons dans la cour. Vérification de nos tenues de sortie. Bottines, ceinturons et boutons, reluisants-Coupe de cheveux, barbe rasée de près (on nous passait un morceau de ouate sur le visage pour voir si rien n'accrochait ). Le sergent s'amène. Catastrophe, quelqu'un a bouché les chiottes. Qui a fait ça ? Je n'en ai aucune idée. Si les coupables ne se désignent pas, tout le monde sera consigné ! Terminé le WE de permission ! Silence de mort. Ca me fait bouillonner. Alors je sors des rangs et dis au sergent et à voix haute pour que tout le monde m'entende ; " Ce n'est pas moi, mais il y a des lâches parmi nous et les autres n'y sont pour rien. Montrez-moi les toilettes bouchées et j'irai les déboucher". C'est osé mais nom de Dieu, ça marche. Et on m'emmène dans les couloirs vers les toilettes. je suis encadré par plusieurs sous-officiers et aussi par mes copains car tout le monde semble avoir été autorisé à assister à ce gigantesque show.
Et en effet, je me retrouve devant quelques cuvettes remplies de merde de plouc, jusqu'à ras-bord. Et moi je suis vert de râge dans mon uniforme "caca" de plouc et je plonge à mains nues dans la première cuvette et jusqu'au fond du pot et j'en ressors des lambeaux de tissus, morceaux de draps de lit et torchons - très drôle les gars - et la cuvette se débouche et se vide comme par miracle. Les lambeaux de tissus mêlés de merde, je les jette au fur et à mesure sur le carrelage, en éclaboussant bien entendu les chaussures des sous-off.. C'est vrai que j'écume littéralement.
Et je me tape une deuxième cuvette, et puis une troisème. comme on se tape des chopes (bières en belge) "Ti prinds eco une cuvette, vî cadet" (c'est du liégeois). Mais j'y prends goût nom de Dieu !!!. Résultat, tout le monde est rentré chez lui ce WE là. Et moi je suis devenu " l'avocat qui n'a pas peur de tremper ses mains dans la merde et j'ai souffleté le ou les lâches d'une manière magistrale. Ils n'ont jamais avoué et je n'ai jamais su qui c'était

