Et donc lors du deuxième écolage, je me retrouve avec un mec qui vient d'arriver à la caserne et que je connais un peu. Il s'appelle Frédéric N.. Un play-Boy liégeois du Carré, qui, à l'époque s'enfilait le Pont d'Avroy, avec sa porsche à toit ouvert, embarquant de temps en temps des femelles assez vulgaires et bien enveloppées. Je l'avais un peu approché parce qu 'il était tombé amoureux d'une amie? Danielle F., une fille d'une cheftaine, amie de ma mère. Et les parents très septiques à l'égard de ce gigolo de province, avaient envoyé leur fille aux "States" pour un an, ce qui, apparemment s'était révélé efficace. En fait, le père de Frédéric, était le directeur des tramways liégeois, la STIL. Et ils habitaient une maison-château à Sprimont, située sur notre parcours d'écolage dei
camions. Vers midi, Frédéric et moi, sautions du camion en marche et allions manger au Château. (Voici entre parenthèses, une photo de la Chartreuse illustrant " La solitude du soldat de fond " Remarquez le pauvre arbuste survivant dans cette nature foisonnante")
Au château, il y a la mère N., imposante et omni-présente, et une immense bibliothèque, où je vais découvrir "L'Ecume des Jours" de Boris Vian et encore mieux "L'Automne à Pékin" du même auteur, ainsi que "La vie secrète de Salvador Dali" écrite par Dali soi-même et où il raconte son enfance. Son style est étonnant, c'est un écrivain doué.
Et puis, Frédéric a un frère peintre, Jacques Louis, qui, plus tard, se fera connaître sous le nom de Jacques Luinyst et sera en Belgique un des précurseurs de la video. Bref, une famille où il y a de la culture. Je passerai de bons moments avec Frédéric, même après le service, et avec Céline, nous irons chez lui à Liège, ferons la commaissance de sa femme Blanche Brajkovic, une Yougoslave et écouterons du Chostakovitch. En fait Frédéric est très "musique" et partira au Canada pour suivre des cours de chef d'Orchestre. Je le retrouverai des années plus trad dans le monde de la Musique contemporaine, au Palais abbatial de Saint-Hubert, aux côtés de la pianiste, Marcelle Mercenier, alors que moi je me trouve dans la salle à côté, à un vernissage de peinture. Je lui apprendrai alors que je suis devenu peintre comme son frère Jacques, qu'il m'avait fait connaître à l'époque et que
j'avais fréquenté pendant quelques années, après le service militaire, y faisant notamment la connaissance du peintre liégeois Jacques Lizène. Ceci dit les frères Nyst sont tous les deux décédés et je les salue !
Je ne résiste pas au désir de vous montrer notre chambre 117 à la caserne. C'est de la poésie militaire. Et puisque je suis de retour dans ce lieu magique, je pense à ce garçon qui travaillait avec moi à la section "Matériel". Un certain Poelaert, profondément perturbé, isolé, timide et silencieux. Un jour, il disparaît. Alerte, désertion, panique. Je me mets à sa recherche pendant des heures et finis par le retrouver au fond d'un fortin, au bord du suicide. Je lui parle longuement et parviens à le ramener à la caserne. Pour une fois quelqu'un s'est intéressé à lui. Ceci me vaudra par la suite, trois jours de congé pour "service exceptionnel"? On croit rêver
Autre chose. Dès le début 1965, je suis convoqué au Palais de Justice de Liège pour m'occuper de mon premier client en tant qu'avocat. ll s'appelle Alain Vilain et est Témoin de Jehovah. Or la nouvelle loi sur les Objecteurs de conscience vient d'être vôtée à l'initiative de mon cousin, le Sénateur Henri Rolin. Elle instaure la possibilité de faire son service dans la "Protection civile" à condition de prester deux années au lieu d"une.
Les Jehovah refusent cette porte de sortie et sont condamnés à 6 mois de prison ferme, puis à leur deuxième refus, à 18 mois, et à leur troisième, à 3 ans, autant dire condamnés à perpétuité. La défense d'une telle cause est donc parfaitement inutile, mais voilà, il faut un avocat, c'est la loi. Je vais le voir à la prison assez souvent cet Alain de 18 ans. Il me raconte sa vie. Je rencontre ses parents, sa fiancée et puis toute sa famille. Puis je reçois la visite d'un couple de témoins "hauts placés" dans la hiérarchie. Ils sont ravis de rencontrer un jeune avocat, sensible à leurs problèmes. Seulement j'ai lu leur journal "La Tour de Garde"et je suis septique, et puis je n'ai pas quitté le catholicisme pour devenir témoin de Jehovah. Je leur explique donc que c'est sur le plan humain que je les défends, mais que ça s'arrête là. Car en fait ils espèrent me convertir et il est temps que je sois très clair, alleluia !.
Mon client qui a déjà fait 6 mois de prison est condamné à 18 mois. Il y a foule au tribunal, toute la tribu des témoins. La fiancée d'Alain est là. Il l'embrasse, les menottes aux poings. Et en avant pour l'enfermement sans issue. Il n'a pas 19 ans; Le monde est délirant. Je me demande si mon cousin avait prévu les conséquences de sa nouvelle loi. (Le régime s'était en effet durci vis à vis de ceux qui refusaient de faire un service, même civil ).
Ensuite on va me coller un déserteur. Je vais le voir à la prison de Verviers. Et le matin de ma plaidoirie, j'apprends que mon Commandant de Compagnie, le Baron d'Huart, a été désigné comme président du conseil de guerre en cette affaire. En effet , je le vois quitter la caserne, un peu plus tôt que moi; il traverse la cour, moi je regarde derrière les barreaux de la caserne, ce bonhomme que je vois tous les jours et qui m'accorde mes permissions de nuit, comme il m'a accordé celle d'aller plaider. Moi le sous-fifre, le milicien vancau, le troufion, je vais donc devoir défendre un déserteur devant mon propre Commandant de Compagnie.
J'arrive donc au Palais pour la deuxième fois et pour la deuxième fois, je vais enfiler la toge de mon ami et voisin, Maître Put, eh oui tel est son nom !!! On est en plein vaudeville. Je n'allais tout de même pas acheter une toge, uniquement pour mon service militaire. Je savais très bien que je ne continuerai pas ce métier, enfin ce cirque. Comment oublier ces vestiaires du Palais des Princes Evêques, l' entrée par la rue du Palais, celle des artistes, toutes ces armoires cadenassées TDS (Tôleries de Sclessin) et moi avec la clef de l'armoire à Put, occupé à déverrouiller la porte et à saisir cette minuscule robe noire qui m'arrivait aux genoux, faut dire que Raymond m'arrivait à l'épaule. En enfilant le couloir pour aller à la salle d'audience je suis secoué d'un fou-rire. Comment me prendre au sérieux dans ces conditions (déjà qu'en temps normal...) avec ma mini-robe de Put, il ne me manque que les bas nylons et les talons aiguille, comment pousser cette porte de tribunal derrière laquelle siège mon commandant, je n'y arriverai jamais et en plus être plouc et plaider pour un déserteur????Mais qu'est-ce qui m'arrive. C'est du Courteline ou du Feydeau !!!

