Voici la cour intérieur de la caserne. C'est encore plus hideux qu'à la Starac !!! Laid, poussiéreux, mortuaire. Univers concentrationnaire. Les guerres et les armes tueuses ne peuvent engendrer que de la laideur. A droite, un vieux camion de la campagne de Lybie, fin des années 40. Ces bidules consomment 100 litres aux cent kilomètres. Je le sais, je les ai conduits pendant des mois. Mais pour faire la guerre il y a toujours de l'argent parce que la guerre rapporte de l'argent, ce n'est pas compliqué
Dès le début de mon séjour à La Chartreuse, j'ai obtenu une autorisation de quartier libre de nuit, renouvelable toutes les six semaines. Pour ce faire, il m'a fallu arguer de ma situation d'homme marié, et de père d'un enfant, en écrivant une superbe lettre dans le plus pur style militaire. Accrochez-vous : "Moi, soldat milicien Christian Van Cauwenberghe, n°63697 de la matricule, solicite de votre haute bienveillance, la faveur d'un quartier libre de nuit permanent etc...." Lettre adressée, la même toutes les six semaines, à mon commandant de Compagnie, le Baron d'Huart.
Je rentre donc chez moi tous les soirs. A condition d'être au pied du lit pour "l'appel au lit" chaque matin à cinq heures" Pais s'éveille" ! Je me lève tous les jours à quatre heures du matin, quittant la rue Hocheporte, pour prendre un bus, Place Saint-Lambert et traverser Outremeuse. Et à cinq heures, je suis au pied de mon lit, debout et forcément habillé. Le clairon de service entre et claironne à bouche écrasée, mes copains s'ébrouent, se mettent au pied du lit en pyjama, et le "claironiste" fait l'appel au lit, en fait, surtout pour savoir si je suis bien rentré, car je suis le seul dans la chambre à avoir cette permission ! Et toute cette effervecence pour ne rien faire toute la journée
En fait, ce que je vais pratiquer le plus à l'armée, c'est le métier de femme d'ouvrage. Le TTR ( Troupes de Transmissions ) a été surnommé, la "Troupe Torchon Raclette". On n'arrête pas de nettoyer, comme si on enlevait la boue et le sang des tranchées. On s'enfile au savon noir, non seulement le dortoir,
mais aussi des kilomètres de couloirs. Voici d'ailleurs mon ami Michel Hody en pleine action, car chaque milicien a son jour de nettoyage de la chambre
Mon chef direct, l'adjudant L . m'envoie souvent en mission pour porter du matériel dans d'autres casernes, comme convoyeur d'un chauffeur de Jeep ou de camion, le caporal Fraikin; nous nous tapons les casernes de Bressoux, Vottem, Rocourt, Vielsalm (les
Chasseurs ardennais. Mon chauffeur est ce qu'on appelle un VC (pas un Vancau mais un Volontaire de carrière ). Il s'appelle Fraikin, ce qui à Liège et environs se prononce Frékay avec un "ay" traînant et prolongé. Vraiment un" braf' tèpe" Voici ma jeep sur la photo de droite
En outre on m'envoie, enfin je m'inscris, faut bien s'occuper, à l'écolage" des chauffeurs de poids lourds. Il ne me manquait plus que celle-là ! Attention, des camions datant, comme je l'ai écrit plus haut, de la campagne de Lybie, de la guerre quarante? Rommel Afrika Corps, pas mort. On est en plein "Renard du Désert". Ces énormes machines bâchées pèsent entre trois et cinq tonnes et picolent allègrement leurs cent litres aux cent kilomètres (ce qui est la consommation moyenne en alcool d'un volontaire de carrière), tout celà pour la défense de la patrie en temps de paix. Un des moniteurs est un grand noir (pas noir "Noir" mais noir de poil), maigre-squelettique, 45 ans environ, le Caporal Stas ! Il y en aurait à écrire sur ces destins obscurs que nous avons croisés.
Nous devons être une dizaine de miliciens à l'intérieur du camion bâché et nous passons au volant " les uns après les autres", comme dans la chanson de Starmania, salut Maurane ! Nous roulons dans la campagne liégeoise, du côté de Remouchamps, Aywaille, Gomzée-Andoumont. On quitte la caserne tous les matins pour "L'Ecolage " et nous rentrons à la Caserne à 14h00. Pour moi, tous les moyens sont bons pour quitter la caserne. Donc au bout de la première session d'un mois, je sais conduire un 3/4/5 tonnes (ce qui explique que je posséde un permis "Poids Lourds) et je demande à Stas de me buser- recaler, afin de pouvoir renouveler cette partie de campagne; ca fait un mois à 6 semaines de gagnés. une deuxième session. J'ai toujours aimé les deuxièmes sessions, chez moi c'est devenu un tic. Et c'est reparti ! et je vais vivre quelques semaines inoubliables (car je me taperai encore une troisième session ). Parfois au retour, on traverse la ville du côté de Saint-Léonard et de la rue Hors-Château. C'est rempli d'écoles de filles, des lolitas déversées dans la rue, par tombereaux entiers. Et Stas et son grand nez, perché dans sa haute cabine, regarde avec ahurissement , ces troupeaux de femelles à la fleur de l'âge, et sa réflexion, inoubliable et toujours la même, et nous atteignons là un des sommets de la métaphysique, est "Mais qu'est-ce qui pète tot çoulà???" (traduction "mais qui est-ce qui saute tout celà?" ou "où sont les veinards qui se tapent toutes ces femelles "?)
Il faut dire que les miltaires de carrière, ils ne pètent rien du tout, car comme tous les petits fonctionnaires, ils rentrent à dix-huit heures chez Mémée. et quand il y a une virée, ils vont boire entre hommes et non pas baiser, ils vont boire dans les bordels de la route Ans-Alleur, pour se donner l'illusion, et ils pelotent vaguement quelques boudins roseâtres, quelques blondasses décolorées, qui leur font boire du mousseux au prix du champagne et qui, pour rigoler, ah qu'est-ce qu'on se marre, leur coupent, après trois bouteilles de cidre, leur conne de petite cravate militaire, beige et tricotée par Mémée, en réalité vous coupent leur petite queue, qui, de toutes façons, ne sert plus à rien, au lieu de la leur sucer. Oui j'ai vécu une fois celà en fin de service. C'était à Rocourt. Grotesque !

