Ceci dit, j'ai été affecté au Service QM, matériel de l'armée, matériel à ploucs, uniformes, armes, literie etc...En fait je suis magasinier et manutentionnaire, je range, je nettoie, je distribue. Quans je dis que le Droit mène à tout... Et mon chef, Louis L. de Villers en Hesbaye, est un adjudant très particulier. Une espèce de terreur d'environ quarante-cinq ans, mais qui, j'ignore pourquoi, non seulement m'encaisse bien, mais va même me protéger vachement par la suite...Pourtant je le vois encore, lors d'un rappel, appeler Roger Claessen, le mythe footballistique légeois de l'époque, centre-avant du Standard et sélectionné dans l'Equipe Nationale belge, dont j'ai déjà parlé, une grande gueule qui se croit tout permis en raison de son statut de star et lui passer un de ces savons, que le bouillonnant Roger en reste tout pantois et pétrifié L'adjudant n'aimait pas les vedettes et puis il habitait près du stade de Rocour et était peut-être supporter du Footgalll Club liégeois, le club rival du Standard à l'époque, sacré tout de même par deux fois "Champion de Belgique".
Nous sommes trois miliciens dans ce service où je suis de plus en plus planqué.
L'après-midi je fais ma sieste sur des matelas empilés et je lis "Sexus" d'Henri Miller; excellente manière d'apprendre la langue américaine, devenue très différente de l'anglais appris au Collège et en Angleterre. Pour pouvoir lire Miller et son vocabulaire souvent argotique, je dois acheter un dictionnaire Webster "of the american language" contenant 24.000 mots . Il faut lire Miller dans la langue, sans quoi il est impossible de juger de son écriture et on n'enregistre que les anecdotes. Je suis donc motivé. En effet, à l'époque de mon mariage, j'ai découvert à la fois Lawrence Durrell, à travers "Le Quatuor d'Alexandrie " ( Justine, Balthazar, Mountolive et Clea ), et Miller, son ami, au travers d'un de ses Tropiques, qui m'a fait ensuite déboucher sur "La Crucifixion en Rose" en 3 volumes , .
Plexus, Sexus et Nexus. Parallèlement je découvre la "Correspondance entre Henri Miller et Lawrence Durrell ", et je la dévore. Ces deux hommes me fascinent ! L'Irlandais et l'Américain de Brooklyn, Brooklyn où je me rendrai 6 ans plus tard bien avant d'avoir découvert l'autre Seigneur de Brooklyn, Paul Auster. Et à la cantine, je vais découvrir deux miliciens nettement plus évolués, logeant dans d'autres chambres, Michel Hody et Johnny Colson. Enfin des intellos !. Je nous revois parler de Jean-Luc Godard sur nos lits de guerre. Je me souviens aussi de Michel et moi à Bourg-Leopold, jouant les cantinières au milieu des dunes et entourés de canons et d'auto-mitrailleuses, dégustant un soir dans notre camion, un cervelas génial agrémenté de frites à la sauce tartare, tout en discutant de la valeur éxégétique du substantif dans l'Oeuvre d'Heidegger, comparée à celle de Schopenhauer.
En fait j'ai oublié de dire que je suis exempt de service depuis que j'ai reçu sur le pied un énorme rouleau de plastique, ce qui m'a amené chez le Médecin de la caserne, un milicien C.O.R (Candidat Officier de Réserve), que je connais, un certain Lemaire, qui me met en invalidité partielle. Cette exemption de service sera renouvelée pendant tout mon service, me permettant en outre d'aller me faire soigner tous les jours à l'Hopital militaire Saint-Laurent tout près de ma maison, rue Hocheporte, suivez mon regard. A l'hôpital je prépare moi-même mes "fangos", sorte d'argile noireâtre, que je fais réchauffer dans une grande marmite style "cannibale" avant d'y tremper mon pied pendant trois quart d'heure. En plus je me lie de sympathie avec la sentinelle qui est à l'entrée de l'hôpital et lorsque je sors à 10h00 du mat, ladite sentinelle indique 12h00 sur ma carte de sortie, ce qui me permet d'aller faire un tour à la maison avant de rentrer à la caserne. Ce pied atrophié qui se porte comme un charme, m'autorise à porter des sandales blanches, des "tennis" comme on dit, en permanence, ce qui fait un effet "boeuf", dans cette immense cour de la Chartreuse, lorsqu'il y rassemblement, accompagné de toutes les singeries du "Drill".
Claquements redoutables des lourdes bottines à lacets et au milieu, le minuscule ilôt neigeux de mes sandales blanches. Un jour d'ailleurs, un certain Colonel Derache, ex-héros de Corée et de Dien Bien Phu, venu en inspection, vient nous donner le drill et nous fait tourbillonner comme des toupies. En apercevant les deux taches blanches, il écume et m'appelle, me faisant sortir des rangs. Je traverse toute la cour dans un silence de mort, une cour gigantesque et hideuse, telle une usine désaffectée. Planté devant lui, j'entends le sympathique et tonitruant " Garde à vû-û-ûe" et il commence à m'engueuler. Alors je sors de ma poche, le papier du toubib. Il arrête d'éructer et je regagne ma place en retraversant la cour, toujours dans un silence de mort, mon grand problème étant de dissimuler mon fou-rire et celui de certains de mes copains. Cette vision des sandales blanches entourées de lourdes bottines cloutées est une superbe image anarchiste de résistance passive

