Fin Novembre 1964, j'apprends que je vais être envoyé à La Chartreuse à Liège. Ouf !. je suis transféré au 123 TTR (Troupes de Transmissions à savoir entretien et conduite des véhicules et transmisssions-radio). je suis donc transféré dans une Unité qui correspond totalement à mon signe Gémeaux ( Voyages et Communication)- qui est tout de même prédominant chez moi (Je me suis toujours senti plus Gemeaux que Scorpion (et plus Castor que Pollux, vu qu'il y a deux tendances chez les Gémeaux ) bien que j'aie un dard assez aiguisé et une continuelle angoisse de la mort.
Donc encnanté d'être à Liège, mais à peine suis-je arrivé à La Chartreuse, que l'on m'annonce que je suis envoyé en " détachement", au Camp d'Elsenborn, à la frontière allemande, autant dire, dans un campement de brousse. Je connais ce bled, depuis que j'y ai passé des vacances en 1948, dans un chalet de chasse, à Küschelscheid, près de Kalterherberg. Non, non je refuse d'y aller, je le dis tout net. Immédiatement je vais agir et faire intervenir mon cousin Henri Rolin, Sénateur, auprès du Chef de Corps et tout s'arrange. Si je n'avais pas été marié, ça ne m'aurait pas déplu d'être envoyé dans la brousse avec un autre milicien pour y faire des transmissions radio. En plus, l'envoi en détachement est une véritable planque; on y est tranquilles et on évite la plupart des corvées militaires.
Donc je reste à Liège et fais la connaissance des gars de ma chambre, la 117. Une vingtaine de miliciens, tous nettement plus jeunes que moi. Il y a un jeune patron d'entreprise familiale Jean Lefebvre, un coureur cycliste que nous appelons Rik Van Looy, un coiffeur
à moustaches, Christian Servais, extraordinaire d'intelligence et de drôlerie, son père dirige une petite compagnie théâtrale près de la Place Xavier Neujean et Christian y joue. Ce type nous a fait pleurer de rire pendant un an. Le voici déguisé en soldat japonais, il lui a suffi de retourner son béret belge et d'y croire, le tout scandé d'un Hoto-Hito perçant, c'est hallucinant. A d'autres moments il joue les miliciens, débiles mentaux entraînant les autres dans sa farce comme on le voit sur les photos qui suivent. j'ai souvent remarqué que dans tous les lieux où l'on traverse des situations d'enfermement et d'oppression, en groupe, il y a toujours un comique de service pour nous aider à rire tout de même et à tenir le coup.
Des clowns dont la fonction est catarthique par rapport au groupe, et cela, que l'on se trouve dans un collège, une clinique, une caserne ou une prison.Je me souviens aussi d'un de ses copains Jean Stals, qui soulevait des tables par son seul mgnétisme ou du moins essayait de nous le faire croire.
Aussi un certain D. qui lisait "le Journal Lui", considéré comme un sommet de la pornographie à l'époque, on y voyait des nanas aux seins nus à demi-voilés, et qui se masturbait dans les tiroirs du Service du personnel où il travaillait.
Et puis Raoul Crahay, un beau mec brun qui travaille à la Salle d'Information, plein d'humour et qui remplit les fiches pour les nouveaux. Je lis dans ses yeux que je l'intrigue( et lui aussi est à la chambre 117. Raoul avec qui je vais me lier d'amitié pendant des années et aussi un certain Tambour, fils de cultos hesbignons, qui est analphabète et à qui je vais 
apprendre à lire, peu à peu. Bref une poignée de rigolos, de vrais déconnants, qui évidemment deviennent mes copains car je ne suis pas triste non plus dans le genre. Chaque soir, nous sommes morts de rire et ça soulage grave
En plus j'organise des cours de boxe et un autre milicien est judoka. On jette quelques matelas par terre et au boulot. La boxe semble interpeller plus de monde, et moi ça me permet de coller avec tous ces gars. La boxe, le sport et l'humour. Un avocat de vingt-sept ans, dans une chambre de ploucs, a intérêt à combler son handicap très rapidement, sinon il est classé comme intellectuel, bourgeois et distant.
Disons cependant que nous sommes ici dans un milieu liégeois, au tutoiement facile et où l'humour caustique est de mise. Chaque fois qu'il y a des liégeois dans quelqu'endroit que ce soit, on les remarque immédiatement et ils forment une caste à part. Un liégeois c'est sympathique, marrant pour ne pas dire déconnant et guindailleur. C'est notre réputation en
Belgique car qu'est-ce que je fous dans cete galère, pour eux comme pour les militaires de carrière qui nous dirigent, c'est incompréhensible ?
J'aurais pu me planquer comme tous les universitaires en étant candidat-officer. Il n'y a pas d'autre avocat, simple soldat dans cette caserne de plusieurs centaines de conards feutrés à la Beuys. mais personne ne connait Beuys en 1964-65 et encore moins dans une caserne belge. Un plouc artiste ?
Non je ne suis pas encore "Un artiste". Simplement un avocat qui donne des cours de boxe et apprend à lire à un analphabète. Ce n'est évidemment pas chez mes amis de l'Université, tous candidats officiers que j'aurais pu apprendre à lire à un analphabète. Mes amis, eux sont officiers et deviendront officiers de réserve après leur service, ce qui permet d'être à la fois planqué en cas de guerre, (car ce sont les ploucs qu'on envoie dans les tranchées), et, en temps de paix, de porter son uniforme d'officier dans toutes les cérémonies officielles, à commencer lors de leur propre mariage, plutôt que de devoir acheter un habit ou un smoking (mais ils l'achètent tout de même car ils adorent toutes les cérémonies et tous les uniformes)
N'est-ce pas Monsieur Gustave J., futur marchand d'armes, vous aviez votre bel uniforme d'officier à votre mariage ! De toutes façons, si, par malheur, une guerre éclatait, on sait tout de même que ce sont les ploucs, les petits qu'on envoie en première ligne et que l'on pend aux crochets des abattoirs.
Tandis que les officiers de réserve, eux, sont mobilisés dans les bureaux pour signer de leurs mégas paraphes, les ordres de mission, envoyant les prolos, les sans-relations, se faire percuter le front" au Front", et puis, si la guerre est vraiment grave, s'il faut vraiment sauver l'honneur du Roi, du Pape et de la Patrie, ils devront eux aussi, peut-être un tout petit peu, quitter leur foyer (déchirant n'est-il pas ?) et s'envoyer un certain nombre de cocktails au Mess, pas des cocktails Molotov, non, non, rien que des cocktails d'officiers BCBG, toujours en arrière ligne, en épinglant aux revers de leurs vestes kaki- beiges, enfin jaunes caca d'oie (couleur" chiante "mais très" chic"), truffée de gros boutons dorés, en épinglant, disais-je, les décorations posthumes de tous ces "petits rien du tout", qui sont allés mourir à leur place, pour leur permettre à eux, les gros, les riches, les planqués, de continuer à porter leur lisse uniforme à la con dans toutes les cérémonies de temps de paix.
Paul Valery a dit: "La guerre, c'est le massacre des gens qui ne se connaissent pas au profit des gens qui se connaissent mais qui, eux, ne se massacrent pas "
Ah oui sur la photo ci-dessous de cette fin de page, je suis debout au centre du groupe, jouant les Stallone-Rainbow avec ma mâchoire à la Cro-magnon


