Je me renseigne donc, sur ce fameux Jury Central dont tout le monde parle, auprès de quelques personnes qui ont tenté l'expérience et je commence à rassembler des cours de différents professeurs des universités de Louvain, Bruxelles et Liège, ceux qui ont, le plus souvent fait partie du Jury Gentral dans les dernières années, mais leur participation est sans garantie d'une année à l'autre. C'est une vraie loterie !
En plus Céline a arrêté de travailler depuis l'arrivée de notre fille. C'est donc de l'équilibrisme car, à l'mprimerie je suis payé à la page, sans aucune garantie ni contrat d'emploi. Mon père va me verser provisoirement une pension alimentaire sur laquelle je serai taxé. Ca me dérange mais je n'ai pas le choix et lui, le fait, parce qu'il y a survenance d'enfant. Il réalise aussi que je fais ce que je peux, en travaillant et en me tapant en plus, l'obtention d'un diplôme, enfin en essayant de relever ce défi, assez insensé.
Je n'ai donc rien de spécial à raconter sur ce premier semestre 1964, si ce n'est que je me retouve un jour du mois de Juin, à Bruxelles, au Jury Central avec Céline qui va chez son frère à Schaerbeek pendant que je passe mes examens. Je vais donc m'enfiler comme dans un rêve, les écrits le matin et tous les oraux l'après-midi, de 14 à 16h00, un vrai marathon, ( à l'Université il nous faut trois semaines pour passer tous nos examens ) et catastrophe, je suis accroché sérieusement dans un cours de Droit Fiscal, un certain Van Houtte, ancien ministre des finances, très influent, je n'aurais pas pu mieux faire. Je m'amène donc tremblant à la délibération à 17h00. Et là, on cite en premier les noms de ceux qui ont réussi (une dizaine) et je n'en fais pas partie et je sais que ceux que l'on ne cite pas (par pudeur), ont forcément raté, j' ai une solide expérience en la matière.
Je me dirige donc vers la sortie, penaud, la famille de ma femme est là et tout à coup je sursaute, le Président du Jury continue de parler. Qu'est-ce que c'est ??? " A réussi avec Distinction, Monsieur Christian Van Cauwenberghe" ! C'est incroyable, le rêve à l'état pur. Je titube, tout se brouille, les membres du jury sont devenus des mirages; ils sont embués. On va m'expliquer petit à petit, les professeurs, et notamment celui de Droit Civil, Monsieur Renard, qui est mon prof à Liège. Je suis le héros du jour. On n' a plus fait de distinction au Jury Central depuis vingt ans, m'explique t'on ! Mais alors cet examen raté ? Eh bien oui, mais en fait je devais avoir une grande distinction et c'est cet examen qui m'en a empêché.
Me voici donc devenu l'élève brillant que je n'ai jamais été pendant mes études (J'ai réussi une seule première session en 1ère candi et toutes les autres années en troisième session). Et celà, en n'ayant jamais suivi de cours et en gagnant ma vie.
Ce jour-là, j'ai commencé à réaliser que tous mes échecs passés étaient dus à ma mère. J'ai quitté le domicile familial quinze mois plus tôt, et voilà que je réussis deux années coup sur coup, toute en gagnant ma vie. Ma mère qui est intervenue pour que je double ma cinquième primaire, pour que je double ma sixième latine, pour que j'arrête complètement mes humanités en troisième latine, s'est complètement fourvoyée. Facile à comprendre, une fois qu'on l'a démasquée. J'étais le seul non raté de la famille. Il fallait donc qu'elle ait ma peau à tout prix.
Et là c'est l'échec total. J'ai fait ce que j'ai voulu, quitté la maison, épousé contre le gré de ma mère, la femme que j'aimais, je gagne ma vie et je triomphe dans mes études, quel soufflet pour Suzanne- Folcoche. Elle en mord la poussière ! Et je sais désormais que je je dois continuer à n'en faire qu'à ma tête, en dépit des reproches constants, vomis, non par mes ennemis, mais par ceux qui se prétendent les plus proches et ne supportent tout simplement pas que j'aie plus de caractère qu'eux. Ces gens-là, Monsieur, vous disent; "Tiens un peu compte des autres, tu es un égoïste, as-tu pensé que tes pauvres parents...ta pauvre femme.. et patati et patata ". Ils s'y sont tous mis à cette époque et ça a continué par la suite. Celà a continué tant que j'ai eu la faiblesse d'être trop sincère et trop dialogant, avec trop de gens. Et ils se sont tous cassé la gueule par la suite.
Moi j'ai continué ma route comme un bull-dozer (Je suis Buffle dans l'astrologie chinoise), et à 70 ans, je m'applaudis des deux mains, d'avoir eu cette force. Car aujourd'hui, j'ai exactement la vie dont j'ai rêvé. je n'ai cessé de me battre contre tout le monde pour réaliser mes rêves, des rêves simples, pas des rêves de pouvoir car ces rêves-là ne vous remplissent jamais d'aucune sorte de beauté ni de jouissance.
A 17h30 donc, je signe mon diplôme de docteur en droit. C'est tellement incroyable qu'aujourd'hui, je rêve que je ne suis pas docteur en droit, même si on le croit autour de moi, que je dois encore passer mon troisième doctorat, examen que je postpose depuis des années; c'est un peu comme si j'étais un usurpateur à la Jean-Claude Roman. Ce rêve m'étonne car je suis le premier à dire que n'importe quel con peut devenir diplômé universitaire. J'en ai connu des futurs docteurs en droit. La plupart sont actullement, Juges, Avocats,"brillants", Bâtonniers, Procureurs de mes deux, Professeurs d'Université, Parlementaires et même Ministres Je les vois à la télévision.Je les ai revus quelquefois par hasard; ils m'ennuient profondément, ces petits bourgeois de province.

