Quant à la Côte belge au plus j'approche de mes dix-huit ans, au plus ce que j'en vis dans mon petit milieu
bourgeois me devient insupportable. Je parle ici de la jeunesse dorée des années cinquante. Tout le monde n'a pas attendu "les Golden Sixties" pour se dorer la pilule. Je suis parmi ces jeunes,
un garçon à part, le tennis excepté. Je me promène souvent seul sur la plage et non sur la digue, face à la mer, sur les brise-lames, et je plonge régulièrement dans l'eau, soit tôt le matin,
soit au crépuscule. La vivifiante flache du Nord, après dix minutes de résistance aux vagues divagantes, on en a plein la gueule et on en sort avec un corps bouillonnant, les vaisseaux-non
fantômes, seulement sanguins-frappés de plein fouet et une brûlure immédiate ressentie dés que l'on se retrouve sur le sable mouillé. UIne réaction de feu de bois, qui se met à crépiter et
vous brûle tout le corps de part en part, de lame en brise-lames, de larmes en brise l'âme. Aucun rapport avec les eaux glauques, tièdes, transparentes, presque sans vagues de la Méditerranée,
que j'aime pourtant tout autant, sinon plus. Car j'ai beau faire, je serai toujours à la fois du Sud et du Nord, avec tout de même un côté nettement plus solaire que glaciaire. J'aime bien
Bergman mais ma peau est plus proche de celle de Fellini. Je n'aime pas le froid. Je l'affronte facilement, là n'est pas le problème. Le froid, Le Nord, pour moi, c'est la mort avant terme. C'est
le cercueil anticipé. Mais le Sahara aussi c'est la mort. Trop de soleil tue. Moi je veux, pas mal de soleil et beaucoup de couleurs, et beaucoup de fleurs et je n'aime, dans les hivers, que la
neige, rien que la neige, à cause de la lumière intense comme en montagne, la lumière mystique qui compense les feuilles mortes, comme le fait la lumière du Désert. Montagnes neigeuses d'extrême
droite, déserts secs et pauvres d'extrême gauche. Extrême Nord, extrême Sud. Il y a un Sud de luxuriance et una autre Sud d'aride pauvreté.
Donc oui, c'est cette mer du Nord-là que j'ai appréciée, celle des brise-lames, des crevettes roses ou grises, des
étoiles de mer, des couteaux, des tourelles, des carabes aux pinces dehors, des grandes vagues claquantes, écumantes, de la bise iodée et des grains de sables de verre sur ma peau granulée et
dorée de vent salé, plus que de soleil soufré.
Mais retour en Juin 1956. J'ai le grand
diplôme, je puis donc tout entreprendre mais ne sais trop ce que je veux faire. Je pense au journalisme mais ma mère me dit "Fais d'abord le Droit, on verra après ". La médecine, je n'en veux
pas, je suis saturé: avec un arrière grand-père, deux grands-pères, un père et un oncle médecin, j'ai mon compte. Pourquoi pas les romanes au fond? C'est sans doute moins chic que le droit pour
un fils de bonne famille !
En été 1956, il y a d'abord des
vacances sur l'Ourthe, à Hamoir dans la villa des Hanquet. En fait, j'ai une tante Berthe Pirenne, veuve de Joseph Duesberg, un demi-frère de mon grand-père Jules,
qui possède le long de l'Ourthe, une immense propriété, qui commence près du Pont d'Hamoir et remonte vers le Château Rancelot. Ma tante Berthe habite une belle fermette en pierres du pays, avec un petit débarcadère et un canoë, qui me permet de remonter la rivière, en
direction d'estuaires plus sauvages, tel Aguirre dans la colère de Dieu. Eh oui je suis le Kinski de l'Ourthe. La photo représente la maison de ma Tante Berthe, vue de face au-dessus (on aperçoit
l'escalier- centre gauche-qui mène au débarcadère ) et de dos en-dessous
Ma tante Berthe que j'aimais beaucoup
La fermette vue par mon oncle, le peintre Maurice Pirenne(Pastel-1931)
La famille un
peu plus haut sur l'Ourthe. Nous sommes en 1904. De gauche à droite, Joseph, Berthe et Oierre DUESBERG, , Madeleine et Marie-Thérèse PIRENNE (Photo Jules-Emile Pirenne)
C'est exactement l'endroit où tous les
jours j'allais en Canoë, pècher le Barbeau.
A HAMOIR
j'étais comme un poisson dans l'eau

