Donc ces trois jours se terminent en apothéose. Je quitte ma mère après le repas dans son hôtel situé dans la vallée et s'engage alors un match-poursuite, autour du Lac de Pontresina. Nous nous rejoindrons juste avant son départ. Je la reconduis à la gare, après une réconciliation bidon. Ma mère adore les drames suivis de réconciliations. Pendant toute mon adolescence j'ai dû subir ce petit jeu sadique durant des soirées et des nuits entières.
Et dans ces courses folles autour du lac,
je traverse Pontresina, Sils-Maria, ce village investi par Nietzsche, sérieusement malade, en 1888, avec des crises de folie et sa haine de Wagner son ex- ami félon. Le voici en 1889 et puis des
photos de Sils-Maria, puis un rocher commémoratif dédié à Nietzsche ainsi que sa maison de Sils. dans laquelle il s'installera en 1888 mais il fait de nombreux séjours dans le coin depuis 1881.
Il dit y avoir trouvé sa terre promise àù il viendrait mourir (il mourra à Weimar en 1900). Un endroit magnifique en effet qui "semble naître de la fusion de l'Italie et de la Finlande. L'air y
est vif, la lumière se reflète puis sur les cimes enneigées, les chemins se perdent dans le silence des forêts d'épineux".
Sils-Maria, mince langue de terre qui relie le Lac de SIlvaplana à celui de SIls, à 1800 mètres d'altitude; C'est là qu'il eût la révélation de"
Zarathoustra" et de" L'Eternel retour" et qu'il écrivit "Par delà le bien et le mal"," La Généalogie de la Morale" et "L'Antéchrist". Voici des photos de Nietzsche en 1889, de sa maison à Sils,
devenue Musée, d'un rocher à lui dédié et du lac de Sils-Maria

y

Bref
je remonte à travers la forêt. Enfin le calme et la nature et surtout le silence. C'est sur ce sentier de montagne, que je me sens suivi par une sorte de chasseur tyrolien d'âge mûr, en loden
vert. Méfiant je le laisse me dépasser, mais il m'attend plus haut sur le sentier et me dit : "Pon Chouer". On marche un peu, puis on s'assied sur un banc. Il me dit que j'ai de bonnes cuisses,
les palpe à travers mon pantalon gris feutré, entre dans ma braguette à boutons (à l'époque on avait le temps de ne pas s'ouvrir "éclair"), et ne sent rien, ni moi non plus, pour cause
d'impuberté. Donc le bide. Lui, déçu "Ach, encore fort cheûne" (Yawohl, aber nicht schöne bitte). Bref, on en reste là. Et le soir je raconte cette histoire à un de mes condisciples rentré de
vacances un jour plus tôt que les autres et ça y est, hop, je me mets à bander dans mon lit sous la couverture, ça y est, miracle à Lourdes !'Tot fîr d'esse biesse" aurait dit Simenon dans son
patois liégeois. Oh la la, dangereux, gefährlich, me voilà mûr pour une brillante carrière d'homosexuel! La révolte contre la mère oedipienne, l'absence de père, et le suisse alémanique, à
chapeau tyrolien, tapi au coin du bois, juste au bon moment " "Youkaïdi, Youkaïda, c'est moi la tata et de youler de plaisir, oh là là itou, oh là là, tata "
Plus grand'chose à dire de la Suisse,
après celà. Les examens, le repas de fn d'année et un dernier examen de diction, à table, après le repas, où je me déchaîne, moi l'introverti, en récitant "La bataille de Ramscapelle". De qui
est-ce? J'avais un ami, à Liège, qui récitait brillamment ce poème troupier 14-18, célébrant un héroisme de garçon- boucher ou napoleonien peut-être, avec une gestuelle et une aisance, dont je me
sentais jusquelà, totalement dépourvu. Il s'appelait Michel Potelle, ça rime avec Ramscapelle. Car il faut le dire, cet "écureuil réservé" que j'étais (mon totem aus Scouts), avait le cours de
diction en horreur. Je me blotissais au fond de la classe, complètement recroquevillé sous mon pupitre, pour ne pas être appelé à l'estrade, par mon professeur de diction, Jean Libon. Des heures
d'angoisse, où je n'ai pour ainsi dire jamais été appelé, un vrai miracle ! J'en ai vu des rougissants comme moi, face à la classe goguenarde et sadique, tortillant les bords de leurs culottes
courtes sur l'estrade en bois.
Donc là, à Saint-Moritz, un grand show. Je fais impression et m'y lance à corps perdu, dans cette bataille de
Ramscapelle, où pas un ne survécut, au point que je me suis souvent demandé qui avait bien pu la raconter!
Et puis on proclame les résultats. Un seul classement pour toutes les classes. Dix-sept élèves. L'anglais était premier
(la directrice était anglaise, faut-il le rappeler) et moi j'étais deuxième, sur dix-sept nuls. Mais ne pas être le plus nul parmi les nuls, c'était déjà une victoire! Adieu l'Engadine
!!!

Je me retrouve à Bruxelles dans une gare. Mon père est venu me chercher. C'est la première fois qu'il me voit en
pantalons. J'ai grandi et je suis tout basané, style "Moniteur de ski ". Le bronzage de la montagne, n'est pas celui de la mer. Il est au-delà du Rubicon.
Quant à mon père, il m'est toujours aussi
étranger !

