Et je reviens au Collège Saint-Servais, pour les derniers jours de ma 4e greco-latine, juste avant les grandes
vacances. Je suis très entouré. Le "tuberculeux" aventurier qui revient de la haute montagne, et qui n'est plus le même et qui l'a, toute bronzée, non pas sa pine, mais sa mine. J'ai quinze
ans. Photo de classe de fin d'année et c'est tout ! Au 2e rang, l'avant-dernier à droite, en veston clair. Dans la cour du Collège Saint-Servais à Liège en Juin 1953. J'ai 15 ans
J'entre en troisième latine ( à savoir en Belgique la 4e année d'Humanités sur 6 ) et très rapidement, j'attrape une varicelle
féroce que je vais faire soigner chez ma grand'mère maternelle et marraine, Adrienne de Neuville, veuve de Jules Duesberg, quai
Mativa n°22, la maison où j'ai vécu pendant la guerre. Je passerai chez elle, un séjour prolongé. Comme d'habitude je préfère ne pas être chez mes parents. Un ami, Pierre Verlaine, vient m'apporter les cours. C'est alors qu'une nouvelle fois, ma mère va avoir une idée lumineuse; elle va me faire passer des
tests à l'Orientation professionnelle, rue Saint-Gilles, pour savoir si je puis continuer mes études (curieux puisque je ne redouble pas et n'ai même pas d'examens de passage). Et bien sûr, mes
tests sont négatifs. "Je ne suis pas assez intelligent pour continuer mes études " Dis Monsieur le psychologue,. E ça veut dire quoi "intelligent" ? Un soir, au 144 de la rue de Snapeux (photo
ci-dessous ), mon père vient me voir dans ma chambre et me demande si je n'aimerais pas entreprendre des études de Menuisier. Quoi?
Je rêve. Pas question !!!. Eh oui, il paraît que mes tests m'orientent dans ce sens. Je suis un manuel, qui ne s'est jamais servi de ses mains, mais je suis un manuel tout de même ! Eh bien, je
m'en fous et je refuse catégoriquement ! A la réflexion j'aurais mieux fait de faire "des études" de menuisier que de Droit. Seulement voilà, ma mère amoureuse des meubles aurait voulu avoir un
menuisier "à l'oeil" à domicile, un menuisier en soutane éventuellement, une soutane en sciure de bois.... J'aurais pu lui faire des "Prie-Dieu" et des Confessionnaux...
Il est intéressant de noter ici que ma mère qui adore les meubles, a régulièrement des menuisiers chez elle et
des ébénistes, bien sûr pour restaurer ses Louis XIII, XIV, XV,et XVI. Alors pourquoi pas un menuisier à domicile et au surplus gratos. Mes parents viennent en effet d'acheter un terrain de 50
ares, à deux pas de chez nous, au 123 rue du Snapeux (au fond de la rue, derrière les maisons sur la photo) et s'apprêtent à y faire construire une villa dans laquelle les travaux de menuiserie tiendront une place importante: cage d'escalier, énorme armoire, énorme table en chêne
(Aujourd'hui je pense que j'aurais mieux fait de devenir menuisiser que docteur en Droit)
Mais j'ai compris que ma mère essayait de me réduire une nouvelle fois et que mon père jouait le jeu. Il faut
dire ici, qu'outre ma soeur, qui est dans un asile, j'ai un frère de 3 ans qui est autiste et un autre frère de 7 ans dont le parcours s'annonce difficile. Et que je me dis "Moi, ils ne m'auront
pas".Je défendrai ma peau.
Donc, je me bloque et on est obligé de me faire repasser mes tests, avec l'accord du directeur de l'orientation professionnelle, Monsieur Bemelmans et de son adjoint, Monsieur Doutrepont. Merde, il s'accroche le
gamin !!! Et mes nouveaux résultats, disent-ils, contredisent complètement les premiers. Personne, parmi ces psychologues-bidons, n'a pu imaginer un instant, que j'étais tout simplement, un
garçon perturbé et que j'avais de fameuses raisons de l'être. Cette histoire est suspecte et je soupçonne ma mère d'avoir travaillé ces deux hommes au corps, avant les premiers tests, de la même
manière qu'elle était allé voir mon professeur de 6e latine pour que je la redouble, alors que j'avais plus de 60%. De la même manière qu'elle vient de m'envoyer en Suisse pour cause de
tuberculose imaginaire !
Et bien entendu, je réussis ma 3e latine, sans problèmes
Durant cette année 1954,( il y a t'il un rapport ?), on m'a aussi opéré des amygdales à la Clinique Sainte-Rosalie, tenue par des béguines. Je me revois, en salle d'op, assis dans un fauteuil. L'anesthésiste, un certain Docteur Bloch (opératoire) a mis un treillis sur mon visage, j'ai l'air d'un escrimeur. Dans la bouche, on m'a mis un ouvre-bouche (on est en plein "Aveu" de Costa Gavras) et ça fait très mal. Mon père est assis, à côté de l'anesthésiste et celui-ci déverse goutte à goutte, un filtre d'ether, ça pue, et moi j'ai décidé de ne pas m'endormir. je résiste un max et je chante, disons que je mélodise (Nelson), car j'ai la gueule ouverte, comme un poisson accroché à l'hameçon fatal. "Tu ne m'auras pas" dis-je, probablement à mon père, autrement dit, tu ne me castreras pas, mais celà je ne le comprendrai que lors de ma psychanalyse, quinze ans plus tard. Des couilles aux amygdales, il n'a qu'un pas, que je ne franchirai pas!

