Dès le mois de janvier 1970, je me rends à Paris. Nous avons nos réunions avenue Alphand et je loge à Saint-Cloud chez Jacques Rialland et Suzanne Bregeon, dans la chambre du fils Pauwels François qui doit avoir une vingtaine d'années. Et puis, il y a des soirées à l'extérieur. Je rencontre René Barjavel et j'ai des amitiés qui se nouent. Avec un couple Jacques et Moune Heris et leur amie Gisèle Bélanger qui travaille aux Editions Albin Michel. Il me faudrait un livre pour écrire tout ce que j'ai vécu là-bas.
Ma tâche d'administrateur est bien définie. Grâce à ma connaissance des langues, j'ai réçu le porte-feuille des " Affaires étrangères". je m'occupe donc des ateliers qui se forment à l'étranger, surtout en Italie, où ils sont nombreux à fleurir. Aussi au Maroc. En avril j'insiste pour que mon ami Collignon qui n'est jamais allé à Paris me remplace à une réunion et j'ai de grosses difficultés à faire admettre ce changement par mes amis français, mais je tiens bon. je trouve qu'il n' y a aucune raison pour que je sois le seul à avoir ce privilège. Pour moi ce partage fait partie de l'esprit de 68. Et jean-Pierre vivra une expérience magnifique et logera dans "ma"chambre
Je me méfie en effet de l'élitisme ambiant. Je me pose des questions sur le rôle de Pauwels dans tout celà. Je ne le vois qu'une fois par mois, juste pour le boulot. Pauwels est né à Gand comme moi, mais 17 ans avant moi. C'est donc un belge d'origine. C'est un ancien du Journal "Combat" qu'il a dirigé en 1949. Il a épousé en secondes noces, une actrice, Elina Labourdette, l'héroïne du film de Bresson " Les Dames du Bois de Boulogne ". Il a écrit 2 romans "L'amour monstre" et "Saint Quelqu'un" que j'ai lus et il continue d'écrire, notamment un livre sur Monsieur Gurdjeff. En 1961 il a réalisé une interview célebre de Louis-Ferdinand Céline. Il est aussi l'auteur avec Jacques Bergier d'un prodigieux best seller "Le Matin des Magiciens" et il a de fréquents entretiens à Port Ligat avec Salvador Dali.
Disons que j'observe et que je suis sur mes gardes, car Pauwels est un homme de droite et la question est de savoir comment il va évoluer avec 68. Et je vais très vite être fixé.Un nouveau Congrès est organisé à Genève en mai 1970.
Avec Jean-Perre Michaux, nous partons en train jusque Paris, retrouver les partenaires du"premier mariage Planète". Lui c'est Jean-Paul Muichkine et elle c'est Micheline Pluvinage (sur la photo ci-dessus au Col de la Faucille, entre moi et Jean-Pierre.) En Suisse, nous serons hébergés par un planétaire, dans la campagne de Lausanne. Je me souviens d'une promenade au bord du lac Leman avec Gisèle et Moune. Je réalise vaguement que je suis l'objet d'une rivalité amoureuse entre ces deux femmes. Gisèle s'éclipse en faveur de son amie que je retrouve le soir dans mes bras dans un dancing de Genève, sans avoir compris grand'chose. Je ne suis pas du tout preneur, Moune est mariée et je suis ami avec elle et son mari. Assez tard dans la nuit, je la mets dans un taxi et regagne Lausanne. Le lendemain grand repas de midi et je me retrouve à côté de Gisèle qui est administratrice comme moi.
Jacques Samain qui est à notre table et assez porté sur la chose, a deviné et la défie de m'embrasser sur la bouche, ce qu'elle fait, en pleine table. Et moi je commence seulement à comprendre. Elle avait laissé la place à son amie, mais apprenant que celà n'avait pas marché la veille....La voici Gisèle, à ma droite sur les deux photos ( Moune est à une autre table, il y a comme une gêne, évidemment). Je ne puis oublier la façon dont cette femme s'est jetée sur moi à corps perdu, en dansant. Je ne m'y attendais pas du tout. J'ai su qu'elle était morte d'un cancer quelques années après).
A ma gauche le Docteur Aubrion de Caen, nouveau-venu et sa jolie épouse et puis Jacques Rialland et Suzanne Bregeon, ex-madame Pauwels et enfin Jeanine de Bakker, notre secrétaire belge. Genève c'est un tournant. Nous faisons une très belle visite de l'accélérateur de particules au CERN où un membre de planète, Robert Gouiran, est physicien atomiste. Mais le mouvement est en train de virer à l'ésotérisme, sous l'impulsion du Suisse Jean-Charles Burky qui trouve une oreille attentive chez Pauwels; ça sent la franc-maçonnerie et celà va se confirmer un mois plus tard à Dijon et moi la franc ma connerie, ça n'a jamais été mon truc. En fait, il n'est plus guère question de 1969. De mon côté à Liège, dans mon atelier, j'ai de gros problèmes. J'ai renoncé à mon poste d'animateur. Je suis plus âgé que les autres et j'encaisse des projections paternelles et ça me fatigue, j'ai autre chose à foutre. Alors à Dijon, nous sommes le 13 Juin, je monte sur la scène, comme à Orléans et dis tous mes doutes sur l'évolution du Mouvement. Mes amis du Conseil d'administration sont consternés. "Je suis un défaitiste. je trahis le mouvement ". On me demande de rester mais au mois de septembre, à la rentrée, je remettrai ma démission. L'aventure est terminée en ce qui me concerne. Notre atelier disparaîtra rapidement dans les mois qui suivent de même que la plupart des ateliers en Europe et en Afrique du Nord. Ce mouvement a été une fusée d'après 68, un dernier spasme, un feu de paille, mais j'en garde un très beau souvenir.
Louis Pauwels a quitté le mouvement lui aussi, en 1970. Il écrit beaucoup . Il fondera en 1977 le Figaro Magazine dont il prendra la tête jusqu'en 1993. Journal considéré comme une des tribunes de la "Nouvelle Droite". J'avais eu raison de me tirer. Ses éditoriaux, toujours d'une grande qualité, mais très marqués à droite et parfois brutaux lui attirent plusieurs inimitiés. L'attentat du 3 octobre 1980, devant une synagogue rue Copernic à Paris fait éclater une polémique visà vis de Louis Pauwels, qui, bien qu'il n'ait jamais écrit ou parlé dans ce sens, fut taxé d'antisémitisme au sujet de la critique d'une chanson de Serge Gainsbourg et accusé d'avoir, par ses éditoriaux, excité les extrêmistes qui avaient commis cet attentat. L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, renforce l'engagement en politique de Louis Pauwels, jusqu'à son fameux éditorial de 1986 où il dénonce le "Sida mental" dont il pense, atteinte, la jeunesse. On comprendra pourquoi, je n'ai plus jamais eu de contact avec lui
Louis Pauwels, revenu à la religion catholique, meurt le 28 janvier 1997, à l'âge de 76 ans, suite à deux accidents vasculaires cérébraux

