
Dès mon retour de Yougoslavie, je ressens le besoin de peindre à nouveau. Je ne suis nulle part; après quelques papiers peints à l'huije, je m'acharne à écraser des formes visqueuses sur des morceaux de contreplaqué. Comme des ciels et des nuages étirés, bleus, jaunes et roses mélangés. Un ami peintre vient voir. Il s'appelle Armand SILVESTRE (voir photo ci-dessus), a 10 ans de plus que moi et a eu son heure de gloire dans les années cinquante. Armand habite à cinq minutes de chez moi, (rue Fond Pirette), rue Xhovémont, (près de chez les Klimov's où j'allais écouter Brassens, Brel, Gréco et Ferré en cachette, dans les années cinquante) et il me dit"ça ne va pas", on va essayer de te débloquer". Et il vient un dimanche, avec un grand panneau en bois d'1m10 sur 0.82, des couleurs à lui et à l'huile, une palette pour faire les mélanges et des pinceaux et spatules. Il me montre comment on mélange les couleurs et puis il attaque le panneau, y jette 2 ou 3 signes et me dit d' y aller!!! Chaque fois que je laisse des traces, il les encercle en partie, pour me forcer à réagir. C'est un vrai duel qui va durer plusieurs heures. Le plus incroyable est que nous parvenons finalement à sortir une peinture cohérente (photo ci-dessous), qui se trouve à ma gauche dans mon bureau au moment où j'écris ces lignes , une peinture commune, qui tient parfaitement la distance, 41 ans plus tard. 
Ce geste d'un peintre vis à vis d'un peintre débutant est exceptionnel et je ne l'oublierai jamais. On voit ci-dessus, Armand, venu à ma première exposition, à Libramont, en 1976, voir mon oeuvre pour la première fois depuis mon départ de Liège en 1971 et nous discutons ferme pendant mon vernissage au Centre de Lecture Publique.
Et en juillet 1967 me voici effectivement décoïncé et je commence à entreprendre des pièces à l'huile, sur base de collages réalisés avec de vieux" Marie-Claire et Marie-France", d'arrachages , de White Spirit et de brûlages, des peintures beaucoup plus matiéreuses et primitives. Je travaille dans une cave de 4m sur 4, éclairée par une ampoule. Dans la maison c'est impossible car je fais une crasse infernale.
Armand est mort il y a peu, à plus de 80 ans ( l'autre, celui sans "d", vit encore ). Je ne l'ai jamais revu, mais on s'est parlé au téléphone. Il était malade depuis plusieurs années.
Je lui serai à jamais reconnaissant
Il est clair que les autres peintres liégeois m'ont regardé d'un autre oeil, je jour où je me suis mis à peindre. Tant que je ne faisais qu'acheter leurs oeuvres, ils me trouvaient très sympa. Mais que je me mette à peindre et sans avoir été à l'école.... Cette réaction d'il y a quarante ans est encore tout à fait courante. Les peintres entre eux c'est catastrophique. La peinture est un territoire fait de chair et de sang. Jean Dubuffet a vécu toutes ces vicissitudes bien avant moi, avant la guerre quarante et il a beauoup écrit là-dessus. Il faut lire notamment, de lui "L'homme du commun à l'Ouvrage" (Idées/Gallimard-Poche), qui m'a été offert par Jean-Pierre Ransonnet
Non vraiment pas brillant le monde des peintres. Armand était une exception. Jean-Pierre Ransonnet en sera une autre car beaucoup plus tard lorsque j'habiterai à Libramont, il finira par prêter attention à mes travaux. C'est lui qui m'a offert le livre de Jean Dubuffet" en 1975. Il n'y a pas de hasard puisque ce même Dubuffet allait être la troisième personne à s'intéresser à mon travail, avec aussi Michel Thévoz, Directeur de la Collection de l'Art Brut à Lausanne
Jean-Pierre Ransonnet m'aura aussi initié à beaucoup de peintres contemporains et d'écrits sur la peinture et sur le reste car j'étais totalement déconnecté par rapport aux avant-gardes. Mais tout celà se passera après 1976. Il faut dire que j'ai travaillé pendant neuf ans, dans un isolement total, sans jamais avoir même l'idée que je pourrais, un jour, exposer. Je me demande d'ailleurs encore si j'ai bien fait.
Mais vrai, ceci est un autre débat sur lequel je reviendrai plus tard
Sur la photo du bas, Valérie qui vient d'avoir 4 ans et sa mère. C'est beau non??? et tout celà devant une peinture de Jean-Pierre Ransonnet (notre beauf) que nous venions d'acheter. Je pense que nous avons été ses premiers acheteurs. C'est une peinture à l'huile, à base de collages, deux gendarmes qui s'embrassent, qui se trouve chez mon ex-épouse. Nous avons failli la scier en deux lors du partage de la communauté mais le notaire nous a dit que celà ne se faisait pas pour les peintures. Ah bon???

