La tension est immense lorsqu'Alex et moi entrons dans un café. Sans ambages, je lui dis ce que je sais. Il me répond franchement que c'est vrai et que Brigitte et lui se sont retrouvé pour toujours. Je le reçois en pleine gueule, reste vissé sur mon siège, puis quitte le café dans un brouillard épais. J'étais à mille lieues de m'attendre à celà. Je venais à propos d'un flirt et j'en ressortais banni à jamais. Je venais de perdre définitivement et la femme que j'aimais et mon meilleur ami. Je n'en voulais pas à Alex. C'est Brigitte qui s'était montrée trop lâche pour me dire la vérité et l'assumer. L'impression d'avoir été un jouet, une emplâtre provisoire de rupture sentimentale, que l'on jette après usage, le jour où l'aimé, le véritable aimé, revient. Et surtout le mensonge. Depuis quand??? Etait-ce la vraie raison du fameux " Je dois réfléchir ", proféré avant les vacances, la vraie raison de ces vacances séparées, de mes lettres d'Oxford, restées sans réponse ?
Je ne reverrai jamais Brigitte, sauf une fois dans le couloir de l'Université. Elle attend l'ascenseur. Je m'arrête et on se regarde les yeux dans le yeux, sans un mot. Son regard est plein de détresse. Pourquoi? Et la double porte de l'ascenseur se referme, me laissant seul sur le sol marbré. Que voulait dire ce regard, je ne le saurai jamais. Plus tard, me reviendra une déclaration de la mère de D, à une amie "C'est tout de même nettement plus stable avec Alex qu'avec le précédent " Bon sang mais c'est bien sûr ! Non seulement Alex a terminé son Droit, lui, mais en plus c'est un garçon brillant (trop brillant m'a dit un jour mon père, tu es plus intéressant que lui. Merci Papa ! ). Il est sûr de lui, séduisant, équilibré, rayonnant et au surplus catholique. Le beauf idéal ! Moi je suis un paria, avec des frères et soeur anormaux, tout le monde sait celà, à Liège !
Un autre évènement pourrait avoir joué. Quelques mois auparvant, ma mère a essayé d'accaparer Brigitte. Elle l'invite, lui parle, l'emmène visiter des "pauvres", insinue certainement des choses sur mon compte, ( elle refera le coup avec ma future épouse ). Et le père de Brigitte va réagir très vite. Voici la lettre qu'il a écrite à ma mère, que Brigitte m'a montrée à l'époque et que j'ai recopiée in extenso :
" Madame
J'ai appris par ma femme, que vous avez demandé à ma fille Brigitte, de vous accompagner à Wandre, auprès d'un malheureux auquel vous vous intéressez.
Puis- je me permettre de vous prier de ne plus associer Brigitte à des visites de ce genre. J'éprouve une horreur instinctive à l'égard de ces formes de charité, pour des raisons profondes qui tiennent à mon métier et à la perception très personnelle que j'ai de ces choses. Brigitte est encore mineure et son caractère est loin d'être formé. Par surcroît, je l'aime plus que tout au monde et je crains beaucoup pour elle, du fait de son inexpérience de la vie, que j'ai cherché à lui rendre très douce;
J'ai d'autant plus de scrupules à vous demander de laisser Brigitte, en dehors de votre vie, que j'éprouve pour votre père et pour son souvenir, une profonde et définitive vénération. Mais il s'agit ici de ma fille et je suis sûr que vous comprendrez.
PS. La lettre que je vous ai adressée tout à l'heure, était écrite dans un climat d'irritation dont je dois m'avouer confus. En y pensant cette nuit, j'ai compris que je me devais de vous préciser ma pensée. Ce que je ne souhaite pas, c'est que Brigitte soit, dés maintenant "engagée" Je redoute pour elle l'influence que j'estime morbide, de visites à des gens atteints de misères diverses, dont elle comprend certes la douleur, mais qi représentent pour ceux qui désirent s'en occiuper, l'objet d'une philosophie, dont la pertinence est discutable et dont la compréhension active, exige une grande matutrité.
C'est dans cet esprit et dans ce seul esprit, que je vous ai priée, de ne pas associer Brigitte, avant que l'âge ne l'ait marquée de son sceau et ne lui ait donné la puissance critique nécessaire à cette" idéalisation du bienfait", telle que vous semblez la concevoir.
Je suis par éducation et par goût, libre-penseur et adversaire obstiné de toute "empreinte" au sens d'Estaunié. Vous me direz que c'est peut-être sur un plan négatif, en créer une, que d'en éviter une autre, mais très sincèrement, je préfère que Brigitte, pour l'instant, poursuive ses études, dans l'enthousiasme et dans l'allégresse. La vie est longue et elle a tout le temps de souffrir et de voir souffrir les autres, ce qui est plus grave encore.
Je vous demande de me pardonner d'avoir impulsivement apporté un trouble même temporaire, dans le déroulement déjà si lourdement chargé de votre vie intérieure "
Enorme témoignage d'un humaniste, maniant aussi bien la plume que le bistouri. Dommage qu'il se soit cru obligé de s'excuser de la première partie de sa lettre. Ma mère ne méritait certainement pas celà !

