De retour en Belgique je repars directement en septembre à Oxford. Mon père, un fou d'Angleterre où il a vécu pendant 5 ans, m'a inscrit à des cours d'anglais à Oxford cette fois et non plus à Londres, comme en 1957. Je loge chez un chirurgien, ami de mon père. Je suis dans une grande tristesse car je l'aime vraiment Brigitte et ça ne m'arrange pas du tout de repartir, sans même l'avoir revue. Oxford va néanmoins me distraire car je vais tomber sur une bande de Parisiens et ça va laisser de fameuses traces dans ma vie. Tous les élèves de cette session de septembre sont répartis dans différentes universités disséminées dans un parc immense, toutes nationalités confondues, et selon leur état de connaissance de la langue. Dans ma classe, il y a une parisienne sur le même banc que moi et dés le premier jour, nous sommes pris de fou-rires inextinguibles, qui nous mettent les abdominaux en compote. Nous avons le même humour caustique et rien que d'entendre les Espagnols parler l'anglais, ça nous tue. On dirait qu'ils continuent à parler leur langue et on ne comprend rien du tout. Ma condisciple est une blonde toute fine, avec un visage à la Lucas Cranach (qu'on ne présente plus). Elle s'appelle Cécile Vidart. La voici avec moi lors d'une sortie à Londres où nous venons d'acheter le premier 45 tours de Ray Charles "What 'd'I say " qui fait fureur. Mais qu'est-ce que je fous en chemise et en cravate, moi??? C'est dingue, avec en plus mon trench sur le bras. Ben oui on est en Angleterre ! Et en plus la parisienne n'a rien trouvé de mieux que de porter une jupe écossaise
Donc ces espagnols. Remarquez les français ce n'est pas beaucoup plus brillant, eux aussi gardent leur accent quand ils parlent une langue étrangère mais je dois reconnaître que ma nouvelle French Girl, elle, par contre cause très bien le British avec un bon accent. Elle en est à son dixième séjour en Angleterre et en plus elle a l'oreille misicale (en forme de trombone)...
On ne va pas se quitter pendanr trois semaines. Après les cours du matin, on fait du stop dans la campagne anglaise et on va à Londres, une des villes les plus bruyantes que je connaisse. Et puis tous les jours on se retrouve à midi dans la petite ville d'Oxford, dans un resto chinois, avec tous les amis et amies de Cécile, tous parisiens. Chacun vit dans des tunes différentes, sauf moi qui vis chez le chirurgien et sa femme, une esoèce de jeune et gentille Queen Elisabeth, tout à fait inoffensive. Lui, par contre est assez drôle, fou de France, avec une bonne cave de vins français. Ont-ils des enfants? Je ne me souviens pas. En fait je suis juste chez eux pour loger. Et en plus, à Oxford, je suis invité partout parce que j'ai ma guitare avec moi. Si mes diners sont franco-anglais, mes soirées sont parisiennes.Et c'est ainsi que je rencontre au" Chinois" un charmant garçon de mon âge, que Cécile me présente. Il s'appelle Jean-Marie Flamand. Quant un gantois comme moi, donc flamand tombe sur un parisien "F
lamand" on est en droit de se poser des questions.
Ce garçon, très classe, a mon âge et j'apprends rapidement qu'il est le fils du directeur des Editions du Seuil, le fils aîné de surcroît, donc, destiné à reprendre les affaires de son père.. La littérature est de retour. Après la bibliothèque du Docteur D.à Liège quelques mois plus tôt, voici l'héritier du "Seuil" à Oxford, avec entre les deux un amour agonisant au pied du Parthénon
Nous voici d'ailleurs dans la chambre d'un anglais à Oxford. L'anglais et moi sommes à la guitare, et derrière nous, il y a Jean-Marie, tout de noir vêtu et Cécile. L'autre fille je ne me souviens plus. Nous devons sûrement jouer du Rock, je me vois mal jouer du Brassens avec un anglais.
Donc là au restaurant chinois, avec Jean-Marie, nous avons sympathisé tout de suite. Il fait son Droit comme moi et nous avons des discussions philosophiques et littéraires passionnées. Nous aimons Albert Camus tous les deux, et Vian, mais on parle aussi de Malraux. Lui, qui est dans la littérature jusqu'au cou depuis son enfance rencontre un interlocuteur de vingt-trois ans, un belge (qui normalement ne devrait s'intéresser qu'aux frites) avec lequel il peut parler romans et auteurs, chose rare quans je vois le peu de gens avec lesquels je puis aujourdhui parler " bouquins". Chez moi, à Moircy en Belgique, j'ai des livres dans toutes les pièces( plus de 2000) et il arrive rarement que des gens regardent mes bibliothèques, et s'ils regardent, la plupart du temps, ils n'ont pas lu les livres qui s'y trouvent. Notre vingt et unième siècle est d'une inculture rare et plus grave, sans cesse grandissante. J'en suis effaré !

