Et l'école alors ? Et
bien toujours pas; j'obtiens un diplome de première année primaire sans y avoir jamais mis les pieds. Ma seconde année, ce sera une école de quartier, Saint-Ambroise, mais les bombardements sont
tellement intenses que cette école ferme après deux semaines. J'ignore absolument comment je serai admis en troisième année sans avoir fait la seconde, à l'automne 1945, chez les soeurs, à Sainte
Véronique, Sainte Vé, comme on disait à Liège, le quartier chic des cathos bourgeois. Mais là j'anticipe !.
En effet en Juin 1945, on m'annonce que je dois, avec mon grand-père, aller conduire ma soeur malade, (ah bon, elle a quoi comme
maladie???, c'est bizarre, je n'avais rien remarqué et pourtant nous ne décollions pas l'un de l'autre) dans une école spécialisée, à Ciney, en réalité un asile pour enfants handicapés
mentaux.
Elle serait atteinte de "démence précoce" comme on appelait à l'époque ce que plus tard, on qualifiera plus délicatement de schyzophrénie,
aujourd-hui, on parlerait d'autisme, la seule évolution dans le traitement et la recherche des causes de ce genre de maladie, étant celle du vocabulaire. Que s'est-il passé???. Bien plus
tard, j'entendrai parler d'une méningite, contractée durant l'évacuation vers Montpellier en 1940. Pour l'instant, on me dit seulement que ma soeur est malade, point barre. Je me retrouve donc
avec mon grand-père, dans une cour d'école, remplie d'enfants et de sons extrêmement bizarres; je saurai plus tard que ce ne sont pas les sons d'une cour de récréation normale, mais
comme c'est ma première cour de récréation (les écoles sont fermées à Liège à cause des bombardements et j'ai effectué ma première année primaire à domicile) , je ne réalise pas mais aujourd!hui
ces sons tremblent encore dans mes oreilles. Ma mère, sans doute, n'aura pas eu le courage, elle a envoyé son père et le fils aîné, sept ans! Bien sûr Danièle allait revenir, c'était
provisoire.
Elle ne reviendra jamais.! Après un an, j'arrête d'aller la voir. Les soeurs l'ont transformée en véritable folle, tablier noir et cheveux
courts. Ruées sur les murs du parloir. elle se mord les poings puis se frappe sur la tête; elle ne me reconnait pas. Elle est laide C'est l'horreur, l'insoutenable! Je n'y retournerai
jamais, sauf à sa mort, à 28 ans, en 1967, à Dave.
Soixante cinq ans plus tard je m'interroge encore sur la cause de l'enfermement de ma soeur. Pourquoi ma mère l'a t'elle fait enfermer
avant que mon père rentre d'Angleterre après 5 ans d'absence???. Ma soeur était née en Juin 1939. Mon père s'est embarqué en Juin 1940 à Dunkerke. Il l'aura connue pendant un an. Mon père
adorait les filles (comme moi). Il est revenu en juillet 1945, un mois après son enfermement
Pourquoi on ne m'a jamais rien dit à ce sujet, jamais, même des années plus tard.??? Moi je sais que ma soeur n'était pas folle mais je
sais aussi qu'elle l'est devenue rapidement à Ciney, étouffée par des béguines à cornettes, dont le premier empressement a été de lui tailler une coupe au bol, une coiffure de folle. Danièle
avait les cheveux ondulés pour ne pas dire bouclés. Les soeurs ont tout aplati et tout castré. C'est hélas la dernière image que j'ai eue d'elle
Nous voici tous les deux sur le balcon de mes grands parents; Jules et Adrienne Duesberg, Quai Mativa à Liège. Ca doit être en 1941-1942.
La voici la démente précoce, la seule normale sans doute dans un monde d'adultes déments. Une mini Camille Claudel. Mais moi je ne m'appelais pas Paul Claudel, j'aurais voulu aller délivrer ma
soeur, la sortir de cette prison démente et partir tous les deux dans la nuit, loin des adultes "matons"
Toute ma vie est marquée par cet évènement. Je réalise aujourd'hui que je me sens coupable de ne pas être allé délivrer ma soeur.
Toutes les femmes de ma vie auront été des soeurs retrouvées, disons plutôt des tentatives pour retrouver ma soeur, adulte sauvée, normale, miraculée.
Et de celà je ne guérirai jamais.....
Regardez-là "Comment peut-on enfermer une petite fille comme elle, à 6 ans, terminé, au mouroir, on la jette aux béguines, puisque des
psychiatres cathos (double tare) ont pontifié qu'elle était atteiinte de démence précoce". C'est celà la Société. A 7 ans j'avais compris que je n'en ferai jamais partie, de cette association
d'étrangleurs. Et rien n'a changé depuis

Il n'y avait rien d'héréditaire. A 15 ans
j'avais dans mon porte-feuille une photo 9/13 d'un certificat décerné par le Docteur Ludo Van Bogaert, grand spécialiste et qui avait diagnostiqué "démence précoce"; Ce certificat attestait que
je pouvais procréer sans danger. Je n'aurais jamais osé avoir d'enfants. J'en ai eu un par accident, une fille, à une époque où il n'existait ni pilule, ni préservatif. Cette fille je la bénis
d'être là
En même temps, au printemps 1945, c'est aussi la fête, car les américains sont là. Ils arrivent quai Mativa à Liége,sur leurs chars et leurs auto-chenilles, près de l'Usine Englebert. Autant de
grands blonds avec leurs chaussures noires que de grands noirs avec leurs chaussures blondes, et nous, les femmes et les enfants, agglutinés aux blindés, hissés sur les coupoles tournantes et
décapuchonnables, d'où surgit à tous les coups, un yankee casqué cool, casque en "arrière toute", et souriant "Gibbs", tout dentifrice dehors, de ses dents blanches et éclatantes comme des
touches de piano. IIs nous distribuent du chocolat et des bananes, denrées inconnues de nous, les enfants. Je me souviens qu'ils buvaient du "coco", sorte de cacao chaud, dans des gamelles
doubles qui ressemblaient à des jumelles. Très vite, une patrouille avec DCA (Défense anti-aérienne), s'installe sur la berge du Quai Mativa, juste devant la maison. Et tous les matins je
vais la rejoindre, car je me suis fait un ami soldat; il s'appelle Jimmy, un gamin de l'Iowa, il a 18 ans. Je deviens la mascotte du groupe. passant toutes mes journées avec eux, je joue au petit
soldat (je n'en ai pas encore assez ?). Et puis un jour, surgit en face de nous, un avion allemand, encore un Stuika, décidément ils me cherchent (voir l'évacuation de 1940), qui pique droit sur
nous. Mon ami Jimmy s'installe sur la chaise tournante de la DCA, canon pointé vers le ciel et moi je remonte la berge à toute allure et me réfugie dans la cave. Mais shit, j'ai gardé le casque
de Jimmy sur la tête, tandis que lui, mitraille, tête nue face à cet engin de mort à "gammée croix". Et nom de dieu, ce petit mec blond, il abat l'avion et le schleu, qui s'écrasent de l'autre
côté de la Meuse. Si Jimmy l'avait manqué, le kamikaze allemand nous aurait pulvérisés. Tous les gens sortent alors de leurs maisons et c'est la liesse générale: Un Boche abattu ! On porte
Jimmy en triomphe, et moi, petit con , je vais lui rendre son casque. Eh, petit con, tu crois que la guerre, c'est un jeu, que la mort c'est un jeu, un jeu d'enfant???
Et c'est alors que mon père va rentrer d'Angleterre, un mois à peine après l'internement de ma soeur. Pourquoi ne l'a t'on pas attendu, c'est une question essentielle que je me pose toujours !
Ensuite comment un garçon de sept ans qui vit avec sa soeur, heure après heure!, ne s'aperçoit-il pas qu'elle est schyzophrène? Il n'y a pas trente-six solutions. Ou elle n'est pas malade,
ou je refoule ! Je voudrais qu'on m'explique un jour, mais tous les témoins ont disparu. Donc, un soir d'été 45, je joue sur le trottoir du Quai Mativa, un homme en uniforme, tourne le coin de le
rue Auguste Hock, et vient timidement vers moi. Et je lui dis cette phrase devenue légendaire, dans la famille "Est-ce que tu serais Papa " ??? Il me dit oui et me prend dans se bras et
c'est moi qui l'amène à la maison. Quand il s'est penché vers moi, j'ai eu le temps de lire sur son épaule, celle de son "battledress", quatre lettres qui vont me rester en mémoire, allez savoir
pourquoi? Trente-cinq ans plus tard, j'aurai l'explication de mon oncle juge dans un restaurant! Mon père est revenu de Londres avec un uniforme de l'armée anglaise. RAMC c'est "Royal Army
Military Corporation". Il a été viré de l'armée belge pour avoir écrit des articles dans le journal "Vers l'Avenir" installé à Londres, dénonçant la vie dorée et fastueuse des membres du
gouvernement belge en exil, le gouvernement Pierlot et en tant que chirurgien orthopédiste, il été récupéré par l'armée anglaise. Mon oncle me raconte cet épisode et je l'en remercie, mais pour
lui, l'attitude de mon père, reste une attitude scandaleuse alors que ce récit me remplit de joie et surtout m'éclaire

