Bio 50. la Suisse et-Londres 1957
Tout cela semble bien joyeux, pourtant ma vie ne l'est pas. Je dois, après Versailles, retrouver mes parents qui ont loué un chalet à Verbier en Suisse, et je n'en ai aucune envie. Je décide donc de faire Versailles-Verbier en auto- stop, ce qui va me prendre quasiment trois jours. A l'époque les autoroutes connais pas (et la télévision non plus soit dit en passant). Cela va me permettre de raccourcir mon séjour en famille et puis j'ai un désir de voyager à la Kerouac, avec presque pas d'argent et voir comment cela se passe. Et c'est très dur car le stop ne fonctionne pas du tout. Un routier finira par m'embarquer jusqu'à Dôle et me conseillera, puisque je n'ai pas de quoi me payer une nuit, d'aller me constituer prisonnier pour vagabondage à la Prison de Dole. Je me rends donc au commissariat et là, pas de problème, deux flics m'emmènent dans une cellule grillagée d'où ils me vireront le lendemain à 6 heures du matin, Dole s'éveille !
Je n'arriverai à Verbier que trente-six heures plus tard, beaucoup de marche à travers les montagnes et quasi pas de voiture. Là, je me trouve devant un joli chalet en bois, il ne manque que le coucou et aussi devant deux amis, invités par ma mère, et qui me permettront de tenir le coup. L'un d'entre eux est mon cousin germain, Jean-Marie Fischer, aussi perturbé que moi, mais plus sage, et l'autre est un ami récent, rencontré au Droit, Gustave Joassart, habitant la région de Visé (Sarolay-Argenteau), ami avec lequel je partage une passion pour la musique classique. Nous faisons à trois de grandes promenades le long des torrents de montagne que nous remontons. Des torrents à la Thomas Mann ou à la John Knittel, des cascades étroites en chute raide, dans lesquelles on peut saisir à la main des truites réfugiées sous les pierres bouillonnantes. Aujourd'hui, je rêve encore régulièrement de rivières très étroites et sauvages, avec des poissons de la taille d'un saumon.
Et nous voici en septembre 1957. Mon père m'envoie en Angleterre pour la première fois. Cela ne m'enchante pas trop; peut-être parce que cela vient de lui, de sa vie à lui pendant cinq ans en dehors de moi et aussi d'un enthousiasme débordant pour l'Angleterre et pour la période bénie qu'il y a vécue, sans nous. Je me dis souvent "Si c'était si bien que cela Papa, tu n'avais qu'à y rester ". En outre la façon "cosy" dont il m'en parle, ne m'excite pas. Petits cottages, petites pelouses, petits "Five o'clock ", petits cakes, petites "cups of tea". Tout cela, ce n'est pas pour moi, le sauvage. Mais enfin bref quand on est fils de bourgeois, il faut bien apprendre l'anglais. Et donc j'y vais. Et je suis accueilli au Nord-Est de Londres, à Mill Hill East, par la famille du Dr Jefford, chirurgien et ancien collègue de mon père. Le toubib a un fils, un peu plus âgé que moi, Robert Jefford, un garçon très bien et très croyant et de surcroît, objecteur de conscience et qui va très gentiment s'occuper de mes loisirs.
C'est depuis l'Angleterre que j'ai arrêté les goûters et autres sucreries.
Le matin je vais à Londres. Une heure de metro. Mon école se situe à Oxford Street. Je découvre la foule des trottoirs de Londres. Il y a notamment un orchestre de rue, qui joue du "New Orleans", on dirait des matons ou des facteurs, avec leurs uniformes à casquettes. Leur nom "The Happy wanderers"car ils arpentent en jouant tous les quartiers de Londres. La photo ci-dessus, c'est la couverture du 33 Tours que je leur ai acheté. Je les entends de la salle de cours et n'ai qu'une idée, à midi, c'est d'aller les retrouver. Tous les après-midi, je vais explorer Londres dans tous ses coins et recoins. Je vais manger chez les dockers de la Tamise, m'enlise dans Soho, digère mal la monstrueuse cathédrale Saint-Paul et sympathise avec les corbeaux de la tour de Londres. Ce qui est normal puisque mon véritable nom de famille flamand, Van Cauwenberghe se traduit en français, par "Du Mont des Choucas"





