BIO 43 La Rhétorique
Ci-dessous, mes collègues les plus proches lors d'une réunion chez mes parents à Liège, fin 1956. Assis à l'avant-plan de gauche à droite, Philippe Nonet, Christian Vancau et Paul Gielen. Derrière Philippe Nonet, André Pirard S.J. Il y en a trois qui n'ont pas de cravate, moi inclus, évidemment! (aussi Michel Mersch, futur avocat et Pierre Verlaine futur toubib, debout à droite) Philippe Nonet a terminé son Droit avec la plus grande distinction, puis est parti enseigner en Californie
Me voici donc au seuil de la Rhétorique. Et là, le professeur, une sorte de Jésuite Janséniste, coupé au couteau, m'agresse; il m'a tout de suite repéré. Un vrai paumé celui-là, un Torquemada du 20 e siècle. C'est à ce moment que j'arrête définitivement, messe, communion, confession et autres conneries, mais sans oser encore l'assumer ouvertement. Je me promène donc sur les hauteurs de la rue Chauve-souris et du Boulevard Kleyer, dans la nature, avec Liège à mes pieds et la Meuse qui coule entre les prés.
A la même époque, je vais découvrir dans le grenier de notre maison, au fond de caisses appartenant à l'adolescence de mon père, des livres que l'on n'a pas mis dans la bibliothèque parmi les livres du Chanoine Moeller, du R.P Sertillanges, d'Henri Simon et autres " Revues de l'Anneau d'Or "
Je me mets à fouiller et je tombe sur André GIDE. Oh oui, je sais qu'il est à l'Index, puisque mon ami Alex Klimov a été renvoyé du collège, pour avoir osé le lire (en même temps que Sartre). Mais pour qui se prend-elle cette Eglise, pour décider de ce que les gens peuvent ou ne peuvent pas lire?? Quelle prétention et quel abus de pouvoir. Moi " à l'index ", ça m'excite et je retire de la caisse, mon premier Gide "Si le Grain ne meurt", sous forme d'un opuscule maigrelet, orné d'une couverture illustrée. Et je l'emmène et le dévore dans ma nouvelle chambre, (puisque nous venons d'emménager dans notre nouvelle maison au 123 de la Rue du Snapeux). je lis ce fruit défendu, sur un Secrétaire Louis XIII de ma mère, truffé de tiroirs secrets, ça tombe bien. De retour au grenier, je ramène "La Porte étroite" et puis un troisième livre, de Céline cette fois, dont je n'ai jamais entendu parler par contre. C'est "D'un château l'autre", l' histoire de sa fuite vers Sigmaringen. Je le lis, persuadé qu'il est l'oeuvre d'un inconnu, inconnu que je vais réellement découvrir 10 ans plus tard. Très symptomatiques que ces livres de mon père refoulés au grenier, des livres lus par son milieu libéral gantois à mille lieues de toute ces censures de curés malades, et puis ces livres de ma mère, aux couvertures reliées d'encens, exposés à tous les regards. Grand témoignage du respect de ma mère pour mon père et de la soumission de celui-ci à son épouse et à sa foi catholique (les deux étant liés). Mon père va jusqu'à abdiquer sa jeunesse. Il est consentant. Hors de ma mère, point de salut. C'est la Vierge qui lui a apporté la lumière, l'Immaculée Conception. Disons que c'est ainsi qu'il veut la voir, car la réalité est toute autre et moi je le sais. Donc ces trois livres, deux Gide et un Céline, je les lis, en les cachant sous mes cours de réthorique et je les enfourne dans un des tiroirs secrets du "secrétaire", "ce qui tient secret ". Des tiroirs qui s'ouvrent avec l'index !
Donc la rhéto, ça démarre mal. Le poids d'un censeur-inquisiteur, l'arrêt de la messe et de ses sacrements (et je suis le seul de la classe), le seul aussi à lire Gide, depuis le départ de mon ami Klimov, lui aussi issu d'un milieu intellectuel, libre-penseur et russe de surcroît. Ajoutons à celà, que fin Juin 1955, nous avons eu une retraite à Xhovémont provoquant des vocations miraculeuses de certains élèves et parmi eux mes amis les plus proches. Alors que moi, j'ai refermé ma porte au nez du prédicateur, venu le dernier jour dans ma chambre, pour "enlever le morceau", tel un agent d'assurances et l'ai bouté hors, en lui disant "Non merci j'ai déjà donné" Je ne crois pas qu'il ait compris, mais il a fait demi-tour devant ce rhétoricien satanique, rétif à toute forme de rhétorique
Sur ce notre professeur puritain disparaît du jour au lendemain. On doit l'avoir enfermé et un autre professeur jésuite apparaît, un ami de mes parents, tout comme son frère, jésuite lui aussi. C'est le Père Delepierre qui, j'ignore pourquoi, me prend en sympathie, peut-être parce que son frère fréquente mes parents (enfin surtout ma mère) depuis longtemps. Bien sûr, en effet, c'est toujours Suzanne, ma mère qui amène les curés à la maison. Elle les invite à souper ( comme on dit en Belgique pour le dîner du soir, celui où l'on s'assoupit ), pas à coucher, ça ne se fait pas, mais des corbeaux en jupe, ça doit l'exciter quelque part. Ce n'est pas dangereux un homme en jupe, surtout quand, en plus, il a promis à Dieu, de faire un noeud dans sa queue. Plus il y a de castrés, mieux c'est. N'est-ce pas maman, qui êtes aux cieux ?






