Revenons dans la cour du Collège Saint-Servais,
Deux jours après cette première bagarre je suis provoqué en duel par le deuxième caïd de la cour. un fils de colonial, une tête basanée aux cheveux blonds coiffés en arrière. Johnny Weissmuller et son corps tarzanique, déjà trapézique. C'était une merveille de le voir coulisser son crawl dans la piscine. Il s'appelle Robert Seghers, comme l'éditeur. Deuxième arène, mais cette fois il s'agit de lutte et non plus de boxe. C'est du corps à corps, des bras qui se nouent, des prises de tête. C'est de nouveau la foule autour de nous et je ne suis bien sûr, pas le favori. Mais je résiste à ce bull-dozer, il ne parvient pas à me terrasser...et c'est la cloche qui retentit. Match nul ! déclare la foule! Il ne faut pas se leurrer, je fais mon entrée dans un monde qui ne m'a pas attendu pour fonctionner et établir sa hiérarchie, une hiérarchie avant tout physique et pré-sexuelle ou pré-pubertienne. Priorités de mâles. Nous sommes en plein "Lord of the Flies" (Le seigneur des Mouches ) de William Golding.
En effet, je suis arrivé en janvier dans une école qui fonctionne depuis le mois de septembre précédent, j'ai un an de plus que ceux de ma classe et je viens de Bruxelles dans un milieu liégeois. Je suis donc l'étranger, il faut me mettre au pas tout de suite. Et c'est raté !. Moi qui, jusque là, ai été un garçon solitaire et quasi"hors scolarité", je me retrouve dans un groupe et heureusement pour moi, j'ai des couilles. Cela veut dire simplement qu'il n'est pas question que l'on m'enterre. C'est l'enfant sauvage qui résiste. Pour la première fois l'enfant sauvage, rencontre la tribu des hommes et il refuse de se soumettre aux lois du clan.
Avec le recul, je suis effaré de constater comme tout est déjà dit chez les jeunes garçons. La force physique comme valeur suprême, consacrée aussi par les compétitions sportives, les hiérarchies se constituant rapidement pour permettre aux plus forts de dominer les plus faibles, les chefs de clan et sans arrêt les petites guerres, faux fusils, faux revolvers (en attendant les vrais) cris de mitraillettes et de balles sifflantes, tout est déjà mis en place. Aussi l'immense importance du football et du marquage de buts. Sacrée symbolique sexuelle. L'homme doit marquer des buts, il doit tirer son coup (Quant à la femme, elle est ou n'est pas "un bon coup". La femme est là pour se faire tirer par l'homme) Plus tard, il ira à la chasse, puis à la guerre et de retour, il battra sa femme, "entre les coups". L'homme a le phallus assassin.
Et de ces deux combats, je vais émerger, déguisé en petit voyou, chef de bande, comme mes deux nouveaux amis et m'opposant néanmoins au pouvoir officiel, celui des Jésuites qui nous entourent.
Lors de l'excursion de fin d'année 49, j'organise une fugue, avec mes deux amis, loin des entiers battus, loin des pions qui nous encerclent. C'est à Profondeville. Nous quittons les rangs, entrons dans la forêt. Nous, enfants des villes, nous taillons notre jungle imaginaire à coups de machettes et nous nous perdons dans les gorges profondes du barrage (pas encore dans celles des femmes). Nous allons marcher pendant huit heures, totalement égarés, mais nullement effrayés. Tout le "collège excursionniste" est à notre recherche. Nous apprenons qu'on nous a vus "morts" au fond d'un ravin, qu'aucun de ces couillons n'a osé dévaler pour confirmer le sinistre diagnostic.
Nous finissons enfin par retrouver notre chemin à travers la brousse, jusqu'à notre point de départ. la nuit est tombée (et nous la ramassons). Il n'y a plus personne, excepté le petit pion corbeau blanc-blond qui vient à notre rencontre, en écumant. Nous rentrons avec lui en taxi dans un silence de mort. Nous sommes les héros de l'Equateur liégeois. Nous devenons "mythiques" et le lendemain, nous passons notre journée, à genoux sur l'estrade. A genoux, détail non-négligeable, sur une régle à quatre faces, de quoi nous dégoûter à tout jamais de toute forme de "règles"; c'est une vraie torture. On n'a pas encore inventé la "gégène" mais l'Algérie n'est pas loin. Mon entrée dans le monde se fait de cette manière. mais j'apprends déjà que je ne suis pas de ce monde et que mon parcours sera difficile
Légende de la Photo: L'excursion de fin d'année. 1949. Le petit voyou Vancau c'est celui, au 2e rang, à droite du milieu de la photo, qui pose une bouteille (déjà) sur la tête de son camarade assis, (qui ressemble à Francis Blanche)


