
Cavalerie dans les rues de Paris
1851. Le 11 décembre Hugo quitte Paris pour Bruxelles. S'installe à la grand-Place à la Maison du Pigeon.On a à peine examiné son passeporte, au nom de LANVIN , compositeur d'Imprimerie à livres.
1852. Hugo marche seul dans les ruelles qui entourent la Grand'Place de Bruxelles. Il devine dans la pénombre des venelles, à quelques pas des tavernes d'où s'échappent des rires, des éclats de voix et une odeur grasse, les filles aux poitrines lourdes sous des blouses de couleurs vives, et aux croupes larges sous les jupes plissées.
Il a dit à Charles: " Vie pauvre, exil, mais liberté ! Mal logé, mal couché, mal nourri. Qu'importe que le corps soit à l'étroit, pourvu que l'esprit soit au large".
D'ailleurs dès qu'il ouvre la fenêtre de sa chambre située au premier étage du 27 de la Grand'Place, au-dessus d'un marchand de tabac, il éprouve un sentiment de joie.
Il regarde le beffroi, les façades sculptées et dorées, les pavés qui brillent sous la pluie fine. ll ne se lasse pas de découvrir ces festons, ces maisons médiévales, cette architecture, aussi ouvragée que de la dentelle flamande.
Cependant Adèle accepte mal que Juliette soit à Bruxelles
1852. juin, le mobilier de Victor Hugo est vendu aux enchères à Paris. Adèle s'en occupe
Il sent que le gouvernement belge est de plus en plus attentif aux pressions qu'exerce Paris. Il faut prendre les devants, s'installer dans un royaume que Napoléon le Petit ne pourra pas menacer, cette Angleterre que même "le Grand" n'a pu vaincre.
Il pense à Jersey, cette île anglo-normande d'où l'on aperçoit le côtes de la France, où l'on parle français et où de très nombreux proscrits se sont réfugiés, dès 1848.
Le 1er août, Hugo et les siens quittent la Belgique pour Jersey. . Lorsqu'il aperçoit le 5 août en fin de matinée, les côtes de Jersey, cette ligne de gros rochers et l'ondulation des collines vertes, il a l'impression qu'enfin il respire librement. Son livre Napoléon le Petit est publié le jour même à Bruxelles.
Ils s'installent à Marine-Terrace, qui domine la mer, après avoir quitté L'Hôtel de la Pomme d'Or. Hugo observe ses deux Adèle, la mère, la fille, Charles et Auguste Vacquerie, le beauf, frère du mari de Léopoldine, Charles Vacquerie, noyé dans un lac avec elle. François-Victor est seul absent, toujours englouti dans cette passion pour Anaïs Liévenne. Mais Napoléon le Petit fait fureur. On le passe en fraude. On se l'arrache. On en réalise des copies;
Après les élections du 2 décembre, les exilés sont autorisés au retour et certains retournent en effet:
"Si l'on n 'est plus que mille, eh bien j'en suis! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla
S'il en demeure dix, je serai le dixième
Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là"
Hugo rentre à Marine Terrace. François-Victor est enfin arrivé en compagnie de cette Anaïs Liévenne qu'il faut convaince de repartir. Puis il faur consoler le fils, le retenir pour qu'il ne la suive pas. Il se sent ce 31 décembre, meurtri, las, avec une douleur intense dans la poitrine, au niveau du coeur
"L'herbe encore verte est battue
Je m'en vais serein et vaincu
Et je sens mon ceur qui me tue
Je mourrai par où i'ai vécu "
1853. Ecrits politiques "Oeuvres oratoires".
Hugo se jette dans la vague qui déferle sur la petite grève. Il aime être fouetté par le froid de l'océan. Il nage jusqu'à un rocher qui ferme le crique où il a l'habitude de se baigner, presque chaque jour. Il a pris de l'assurance, si heureux de mesurer sa vigueur et l'énergie qui irradie son corps.
Il a cinquante et un ans , mais il se sent plus jeune que ses fils même. Lorsqu'il chevauche avec Charles et François-Victor dans la prairie, il les devance. lorsqu'il marche en leur compagnie sur la falaise, son pas est plus vif.
Et lorsqu'il regarde Adèle ou Juliette, il découvre deux vieilles femmes aux cheveux gris, au corps difforme. Il a de la tendresse et de la compassion pour elles. Il les aime. Mais c'est le corps de jeunes bonnes normandes qui l'attire.
Il écrit "La Conscience" qui sera inncorporé à " Châtiments" qu'il terminera le 31 mai.
" Lorsqu'avec ses enfants vêtus de peaux de bête,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine;
...Il vit un oeil, ouvert dans les ténèbres
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
"Je suis trop près" dit-il avec un tremblement...
On fit donc une fosse, et Caïn dit: C'est bien!"
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eût sur son front fermé le souterrain
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn"
Début des séances de spiritisme à Jersey. Victor Hugo est surpris quand Delphine de Girardin, qui séjourne à Jersey pour quelques jours, lui apprend qu'on peut connaître les secrets de l'Ombre, les intentions de Dieu et les destin des âmes. Elle évoque les "tables parlantes" ou "Les tables mouvantes", ctte fluidomanie dont certains artistes se moquent à Paris. Mais Delphine peut attester qu'elle et entrée en communication avec des esprits...Ils lui ont parlé.
Le dimanche 11 septembre, Hugo accepte de s'asseoir autour d'une grande table carrée sur laquelle Charles à placé, une petite table ronde à trépied.Mme de Girardin demande: "Qui est-là?"Il voit l'une des peied se la table qui se soulève et ne s'abaisse pas.
"Ya t'il quelquechose qui te gêne? "reprend Mme de Girardin. Si c'est oui, frappe un coup, si c'est non deux coups.
Il entend un coup.
Quoi?
Losange!
Ils sont assis en losange aurour de la grande table. Ils changent de table et de palce. Hugo se sent envahi par l'émotion. Est-ce possible? Les coups se succèdent. "
"Qui es-tu demande Mme de Girardin?"
"Fille!"
"A qui est-ce que je pense? demande Auguste Vacquetie. "
Morte"
Hugo sent que sa gorge se serre. Il interroge
"Qui es-tu?
Ame soror !
Es-tu heureuse?
Oui!
Où es-tu?
Lumière!
Que faut-il faire pour aller à toi ?
Aimer.
Il sent la table vibrer sous ses mains. L'émotion l'étouffe.
Qui t'envoie?
Bon Dieu !
Parle de toi-même. As-tu quelquechose à nous dire?
Oui !
Quoi? Souffrez pour l'autre monde.
Il est si bouleversé qu'il ne peut parler. Il veut continuer et chaque jour c'est une surprise, des =ames qui parlent..."
"Nous épions des bruits dans ces vides funèbres;
Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
Dont frissonne l'obscurité.
Et par moments perdus dans les nuits insondables.
Nous voyons s"éclairer de lueurs formidables
La vitre de l'éternité".
Par ailleurs Adèle a aussi sa tache puisqu'elle rédige un "Victor Hugo, raconté par un témoin de sa vie" et leur fille Adèle tient son journal. quant à Hugo, il publie Chatiments à Bruxelles


A Jersey, Le rocher des Proscrits.
1855 . " Lettre à Louis Bonaparte" à propos de son voyage à Londres.
Chassé de Jersey, Victor Hugo s'installe à Guernesey avec les siens le 31 octobre.Cette expulsion de certains proscrits est due à la bonne entente du moment entre la France et l'Angleterre.
1856. Poésie "Les Contemplations".. Publication en France chez Hetzel. Succès foudroyant...Violente critique de Barbey d'Aurevilly
En Mai, Victor Hugo achète la maison "Hauteville-House" dans laquelle il va entreprendre de longs travaux". Il ne pourra plus être expulsé. Il devra chaque année offrir à la reine, deux poules. La maison de Guernesey avec ses trois étages, son toit, son jardin, son perron, sa crypte, sa basse-cour, son look-out et sa plate-forme, sort toute entière des Contemplations. Depuis la première poutre jusqu'à le dernière tuile, les Contemplations paieront tout
Mais il y a sa fille Adèle, à laquelle, peut-être, il n'a pas accordé assez d'attention et que la maladie vient de terrasser. Elle est restée des jours prostrée, ne mangeant plus, son regard mort, comme si tout désir de vivre l'avait quittée.
1857. Après le déjeûner, Hugo a parfois la tentation d'inviter sa fille à l'accompagner pour une courte promenade. Mais elle a déjà regagné sa chambre et puis il y a Juliette qui attend et dont ces quelques pas sont la joie quotidienne.
Adèle son épouse sait ce qui advient chaque nuit au troisème étage, dans la chambre des 3 bonnes, Constance, Marianne, Sophie. Elle sait qu'il leur donne une pièce après q'elles ont soulevé leurs jupes, laissé caresser leurs seins et enfin écarté leurs cuisses. Rentré dans sa chambre, il éprouve le besoin de noter dans son agenda ce qu'il a fait, en espagnol.
Alexandre Dumas vient lui rendre visite pendant deux jours.
A propos de Châtiments, Lamartine, l'ami, écrit dans ses "Entretiens littéraires" qu'il a éprouvé "une répulsion involontaire pour ces oeuvres de colère, qui stigmatisent en vers terribles des noms vivants".
1858.. Le 16 janvier, Les deux Adèle, mère et fille s'embarquent pour Paris.Elles rentreront en juin. Charles et François-Victor sont eux aussi tentés de quitter l'île. "ll serait un tyran", disent-ils. Parfois il a le sentiment que même Juliette rêve d'ailleurs.
Hugo tombe malade. Il suffit de quelques jours pour qu'il ait l'impression d'être attaqué de tous côtés par la maladie. Sa peau gonfle ici et là, et ses furoncles forment des abcès. Cela durera quatre mois jusq'en novembre. et puis peu à peu, il a l'impression de renaître
1859. Le 16 août, Hugo refuse l'amnistie de Napoleon III. Beaucoup de proscrits rentrent en France. Publication de La Légende des siècles". La dédicace;
"A LA FRANCE,
Livre qu'un vent t'emporet
En France où je suis né!
L'arbre déraciné
Donne sa feuille morte "
"J'eus un rêve
C'était de la chair vive avec du granit brut...
Parfois l'éclair faisait sur la paroi livide
Luire des millions de face tout à coup
Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout;
Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages
Des générations à vau-l'eau dans les âges;
Et devant mon regard se prolongeaient sans fin
Les fléaux, les douleurs, l'ignorance, la faim
La superstition, la science, l'histoire,
Comme à perte de vue, une façade noire
Et ce mur composé de tout ce qui croula
Se dressait escarpé, triste, uniforme. ou celà?
Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres..."
1860 Juliette est malade
Adèle va repartir pour Paris, sans sa fille. Retrouver Sainte-Beuve peut-être ? Elle supporte de plus en plus mal l'exil.
Hugo pense à Alexandre Dumas, qui vient d'affrêter à Gênes une goélette, l'Emma, pour rejoindre Garibaldi . Le "condottiere" italien veint de débarquer en Sicile, afin de rattacher le royaume de Naples à celui d'Italie. Garibaldi conquiert Naples et fait d'Alexandre Dumas le conservateur des musées de la ville.
Il retire d'une malle le manuscrit des "Misérables" abandonné douze ans auparavant en 1848.
Sa fille Adèle refuse avec dédain une demande en mariage d'un jeune-homme. Que veut-elle alors qu'elle a trente ans déjà? Songe t'elle encore à ce Lieutenant Pinson? Un Anglais !
1861. Hugo se laisse pousser la barbe et part pour Bruxelles, y faire des conférences. Il est avec Juliette. Le désir de finir vite "les Misérables" le tenaille. Il s'installe à Waterloo, sur le Champ de Bataille. pour deux mois .Il termine le 30 juin. Il se sent libéré. Il peut partir avec Juliette, aller de ville en ville, en Belgique, en Hollande. Mais d'abord il rentre à Guernesey. Il fait imprimer "Les Misérables" à Paris.
Le 25 décembre, il accueille le lieutenant Pinson qui ne fait aucune demande en mariage. Mais Adèle a décidé de l'épouser et Hugo donne son consentement.
1862
"Les Misérables" sont mis en vente le 3 avril. Cest un triomphe. Il peut désormais partir avec Juliette pour un long voyage de plus d'un mois, dans les Ardennes et le long du Rhin.
Il y a VIANDEN d'abord au Grand-Duché de Luxembourg. En août 1862, lors d'un voyage à travers les Ardennes il fût enchanté par son paysage grandiose.
Il y retourna en 1863 et reçut une aubade de la société philarmonique de Vianden. A près un bref passage en 1865, il vint chercher asile à Vianden, après avoir été expulsé de Belgique le 30 mai 1871. Tandis que sa suite descendait à l'Hôtel Koch "Hôtel-Restaurant Victor Hugo", Hugo s'installa au premier étage de la maison voisine qui fait l'encoignure du pont.

Ici le poète écrivit une partie de "l'Année terrible". De sa fenêtre, il contemplait sa silhouette majestueuse du château et il observait le va et vient des Viandenois.
Le 14 juillet 1871, Victor Hugo prit la direction des opérations pour combattre un incendie qui embrasait une dizaine de maisons à toit de chaume dans la ville basse. En l'absence du bourgmestre le poète organisa une chaîne de seaux jusqu'à la rivière et participa lui-même à la chaîne depuis minuit et demi jusqu'à deux heures du matin.
C'est à Vianden que Victor Hugo vécut un nouvel amour avec une jeune-femme de dix-huit ans, Marie Mercier.
C'est à Vianden que Victor Hugo se fit arracher sa première dent le 11 aoùt 1871.
IL Y A SPA, en Belgique aussi
Hugo, sa famille et ses amis à Spa
Le décor est planté. C'est ce petit monde-là que les Hugo et leurs amis intimes vont fréquenter dans les années 1860.
Le premier à venir à Spa, pendant que Victor Hugo achève Les Misérables à Waterloo en mai 1861, c'est Charles Hugo, le fils aîné. L'exil, la solitude et le sérieux de Guernesey commençaient à peser sur cet épais garçon de 34 ans, assez indolent face au travail, mais plein de verve et bouillonnant de vie dès qu'il est en société. Il avait lu, cinq années auparavant, les deux petits contes spadois que Hetzel avait publiés, Un rêve au bal de la Redoute et Histoire du Prince Z et de la Princesse Floris. Comme Spa n'était pas bien loin de Bruxelles, il avait voulu se rendre compte. Contrairement à son père, Charles Hugo, à la Redoute, se sent tout de suite comme un poisson dans l'eau. Les tables de jeux l'attirent et le retiennent irrésistiblement. Cette première fois, il ne perd que 50 francs: il pourra payer sa note à l'hôtel du Lion Noir. Au mois de septembre suivant, il vient y retrouver sa mère et sa soeur, et il rejoue.
En 1862, il y fixe rendez-vous à son père qui arrive d'Allemagne. Dans les années suivantes, comme il s'est établi définitivement à Bruxelles, Charles prend seul le chemin de Spa plusieurs fois par an.
En 1864 et en 1865, au cours de voyages, il y fait étape avec son père, son frère et Juliette Drouet. ses pertes au jeu sont telles qu'elles mangent toute la pension et plus que la pension que lui octroie Victor Hugo. Marié en 1865 avec Alice Lehaene, qui a vingt ans de moins que lui, bientôt père de Georges et de Jeanne, Charles Hugo continue de jouer avec une frénésie croissante. Les remontrances de son économe de père n'y font rien. En 1868, il trouve en Henri de Rochefort un parfait complice. En juin et juillet 1869, il atteint un paroxysme. Le commissaire de police spadois, Roch Henet, est alors chargé par la Sûreté publique de le surveiller: Charles Hugo, en effet, est depuis quelques mois rédacteur du journal français d'opposition Le Rappel. Roch Henet transmet tous les deux jours, pendant plus d'un mois, des rapports sidérants: au total, Charles Hugo va dépenser cette fois 8000 francs, soit treize fois le traitement annuel du chef des travaux municipaux de la ville. Il a obtenu des prêts d'argent de son hôtelier, d'un riche Bruxellois marchand de cigares (M. Coenaes) et de Davelouis lui-même. En 1870, il passe trois dernières journées à Spa et il doit encore emprunter 1000 francs à un banquier.
Le séjour de trois semaines que Mme Hugo et sa fille Adèle font à Spa au mois de septembre 1861 a d'autres motivations. Au début de l'exil, Adèle avait 22 ans; c'était une belle fille, à la fois romantique et joyeuse, passionnée de piano. A présent, elle s'est empâtée, elle est devenue taciturne et insociable, elle a 32 ans. Elle a refusé déjà six prétendants. Sa mère, qui cherche à la marier et à la distraire de ses idées noires, l'a emmenée, contre le gré de Victor Hugo, à Paris en 1858 pendant plus de quatre mois, pendant plus de cinq mois encore à Londres en 1859. Sur les conseils de Charles, sans aucun doute, elles sont à l'hôtel du Lion Noir à Spa pour les mêmes raisons. Le beau-frère d'Adèle Hugo, Auguste Vacquerie, qui est amoureux d'elle depuis quinze ans et avec qui elle était beaucoup moins froide autrefois, est là aussi. En compagnie d'Emile Allix, Charles Hugo les y rejoint bientôt. Malgré l'absence de témoignages, on peut imaginer que, tous ensemble, ils participent à quelques-unes des festivités spadoises.
Comme l'éditeur Jules Hetzel est à Spa et qu'elles le connaissent bien, les deux femmes vont lui rendre visite au Château de la Terrasse [rue Brixhe]. Adèle a sous le bras une partition de musique dont elle est l'auteur. Hetzel lui avait promis de lui trouver un éditeur, mais cela ne s'est pas arrangé. Il faudra qu'elle la fasse imprimer à ses frais. La conversation se prolonge et s'oriente vers d'autres sujets: Mme Hugo confie que son mari est en pourparlers avec un éditeur belge, un certain Albert Lacroix. Cet éditeur est prêt à acheter les droits des Misérables pour 300.000 francs-or. Hetzel, le fidèle éditeur de Victor Hugo, tombe des nues. Victor Hugo le lâcherait donc ? Hetzel se souvient des dangers courus en 1852 pour éditer clandestinement Napoléon le Petit en Belgique, des risques qu'il a pris en 1853, sous la menace de la loi Faider, en s'occupant des Châtiments —il s'était même réfugié à Spa pour en corriger sereinement les épreuves dans une chambre de l'hôtel Britannique. Et les Contemplations? Celles-là, c'est à l'hôtel Trianon de Spa, en août 1855, qu'il en avait emmené les premières feuilles. Mme Hugo se mord la langue: elle aurait dû se taire. Quelques jours plus tard, le 9 septembre, une lettre de Guernesey parvient à l'hôtel du Lion Noir après avoir transité par Bruxelles. Victor Hugo y confirme ses exigences en ce qui concerne la cession des Misérables pour 12 années. Puisque Charles est à Spa et qu'il ne peut remettre directement ce message dans les mains d'Albert Lacroix, comme Victor Hugo le souhaite, Charles glisse la lettre de son père dans une enveloppe, ajoute un mot d'explication et va déposer le pli à la poste située en face de son hôtel, rue du Marché. Moins d'un mois plus tard, le 4 octobre 1861, à Guernesey, Albert Lacroix signe le contrat littéraire du siècle, au grand dam de Pierre-Jules Hetzel qui dit son amertume à Victor Hugo.
L'année d'après, en 1862, Juliette Drouet et Victor Hugo, venant de Verviers et se rendant à Stavelot, passent une première fois à Spa, le 19 août 1862. Ils tiennent compagnie quelques heures à Charles qui loge à l'hôtel du Lion Noir, puis ils poursuivent leur route.
Le 28 septembre 1864 , retour d'Allemagne avec ses deux fils et Juliette Drouet, Victor Hugo consent à un arrêt plus long. Ils descendent à l'hôtel du Lion Noir, que le poète jugera excellent. Mais le 29, au lieu de rester dans la ville, ils louent une voiture, et, en quatre heures, par la Sauvenière, Malchamps, Francorchamps, Stavelot, ils gagnent la cascade de Coo. Victor Hugo dessinera cette curiosité. Le 30 septembre, ils reprennent la route de Liège sans s'attarder davantage dans la société des villégiateurs.
Le 23 août 1865, même voyage en sens inverse, même hôtel spadois. Dans la voiture, un convive de plus, le journaliste belge Gustave Frédérix qui fera dans L'Indépendance Belge une courte relation de la journée du 24. Victor Hugo cette fois parcourt la ville et l'Allée de Sept-Heures, où il assiste à un concert et où il contemple les jeunes filles et les femmes, qui paradent dans leurs plus beaux atours. Elles sont jolies, mais bien moins naturelles que celles qu'il a rêvées dans les Chansons des Rues et des Bois. Tout à coup, quelqu'un l'interpelle: c'est Adolphe Crémieux, un de ses anciens collègues de l'Assemblée nationale. Il ne l'avait plus vu depuis la veille du coup d'Etat. Et la soirée passe sans que Victor Hugo, qui a «l'horreur des pièges à bourses dits Cursaals», accepte de suivre ses compagnons à la Redoute.
Le 30 août 1865, il quitte Spa pour n'y plus revenir jamais, ne gardant sans doute comme image positive du lieu que celle de la nature qui enserre la ville et qu'il préférera retrouver, en 1867, à Chaudfontaine.
Un mot encore sur François-Victor Hugo, le second fils de Victor Hugo. Il est très différent de Charles. D'un naturel beaucoup plus sérieux, curieux de tout, laborieux et talentueux (sa traduction en 15 volumes des Oeuvres complètes de Shakespeare en atteste), le jeu ne l'attire pas, mais les femmes le laissent moins insensible. Quelles difficultés ont eues ses parents en 1852 pour l'arracher des bras de l'actrice Anaïs Liévenne qui était en train de jeter par les fenêtres toute la fortune des Hugo. Lui aussi, en 1869 et en 1870, il scandalise le commissaire Roch Henet lorsqu'il vient à Spa en compagnie d'une certaine Berthe Jory, une Française de 23 ans (il en a 40). Non seulement il vit maritalement avec elle mais, en plus de cela, il est encore en société avec Philippine Plateaux, une fille publique de Bruxelles. Des débauchés, les fils de Victor Hugo !
Bref, chaque membre de la famille Hugo, comme chacun des exilés que j'ai évoqués plus haut, avait de bonnes raisons de venir à Spa, de s'y sentir bien ou d'en être un peu écoeuré... Je crains que l'écoeurement de Victor Hugo ne se soit encore accru en 1871, lorsque le décès de Charles l'oblige à venir à Bruxelles pour régler la succession, c'est-à-dire essentiellement pour rembourser les énormes dettes de jeu spadoises. Heureusement, Victor Hugo ne l'a pas écrit.
Et puis enfin, aujourd'hui, un siècle après la mort du poète, en posant une plaque sur l'hôtel qu'il a habité, en applaudissant Les Misérables et en visitant l'exposition, les Spadois rendent encore hommage à Victor Hugo.
1863. Parution du récit d'Adèle Foucher, Madame Victor Hugo "Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie". Du livre de sa femme, Hugo est enchanté.
Néanmoins, l'unité du clan Hugo devient de jour en jour une façade plus lézardée. Madame Hugo est à Paris depuis le 22 mars. Le 18 juin, jour de la sortie de son livre, on l'entoure, on lui fait la fête. Elle milite contre la candidature de Napoléon III à l'Académie, elle revoit Sainte-Beuve qui est maintenant un professeur éminent. A Guernesey, Hugo travaille. une servante, souvent différente, dort dans la pièce voisine pour veiller officiellement à la santé du maître, mais pourvoit à cette santé par des faveurs intimes, que celui-ci consigne, en termes codés dans ses carnets.
C'est alors qu'Adèle, la jeune Adèle, qui a déjà 33 ans, s'enfuit. De Southampton, elle s'embarque pour le Canada sur les traces d'un homme dont elle est follement éprise, le lieutenant anglais Albert Pinson. Elle l'avait connu à Jersey.. A Noël 1861 , le lieutenant Pinson avait été reçu à Hauteville-House mais il n'avait fait aucune démarche de fiançailles. Puis il était parti au Canada pour le cas de guerre avec l'Amérique. Le 14 juillet 1863, elle expédie de New-York, une lettre annonçant qu'elle est mariée et habite Halifax. En réalité quand Adèle est arrivée à Halifax, elle a trouvé son lieutenant marié et bientôt père de famille. Depuis elle mène une vie recluse. Chaque jour elle se rend à la caserne pour voir sortir son officier, qu'elle regarde fixement sans un mot.
1864. Essai: William Shakespeare. Mal accueilli.
Il a reçu il y a peu une lettre de Nadar, qui a investi tous ses biens dans un engin qu'il nomme l'Hélicoptère. Mais celui-ci s'est écrasé au sol, engloutissant les ressources du photographe.
Il emporte avec lui le manuscrit des "Travailleurs de la mer" lorsque le 15 août, et pour plus de deux mois, il quitte Guernesey avec Juliette, pour leur voyage annuel, dans les mêmes lieux, tant ces rives du Rhin, les villes et les châteaux, les églises médiévales de Bruges à Heidelberg, l'attirent sans jamais épuiser leur beauté
Altwies.
Un manuscrit d'Hugo: "L'homme qui rit"
Il aide Garibaldi qui effectue un voyage en Angleterre pour la délivrance de l'Italie.
1865." Les Chansons des Rues et des Bois".
"...Va chante ce qu'on n'ose écrire,
Ris et qu'on devine, ô chanson,
Derrière le masque du rire
Le visage de la raison.
La chanson est une flamme,
Chante, et te voilà content,
Toutes les ombres de l'âme
Se dissipent en chantant."
Le 14 janvier 1865, Emily de Putron qui était fiancèe à François- Victor, meurt de tuberculose. La douleur du jeune-homme est telle qu'il dut l'envoyer sur le continent avant les funérailles.
Le 18 janvier Madame Hugo est à Bruxelles; elle y restera pendant deux ans. Victor rejoint sa famille en juillet, et désormais l'habitude s'instaure de se retrouver ainsi pendant l'été en Belgique.
1866. "Les Travailleurs de la mer". On y voit le héros Gilliat, aux prises avec une pieuvre géante
1867 Hugo écoute fasciné, Hennett Kesler. Ce proscrit endetté qu'il a recueilli à Hauteville House depuis quelques jours, parle la voix tremblante. il a entendu, dit-il, toute la nuit des frappements dans la chambre voisine de la sienne.
"Celle de ma fille"...dit Hugo
Kesler paraît troublé, il le rassure. Ces frappements, ces soufflements, ces lumières même se produisent presque chaque nuit.
Malgré ses 65 ans, il ne se sent pas vieux.
On frappe à la porte de Hauteville House. Une jolie femme attend. C'est une française, une femme de lettres, Louise Yung. Il veut la séduire. Elle promet de revenir. Il l'entraînera alors vers ces criques où l'on peut se coucher sur le sable à l'abri des rochers, ou dans l'herbe. Penser au sexe, sans arrêt est pour lui le contrepoids de la mort et de la vieillesse.
Et il suffit qu'il recoive un livre de Judith Gauthier, la fille de Théophile, dont il connaît la beauté et la liberté des moeurs, pour qu'il s'enflamme à nouveau. Judith Gauthier ne lui a t'elle pas dédié son "Livre de Jade", en transcrivant son nom en caractères chinois
Mais pour l'instant, il doit accueillir son épouse qui revient à Hauteville House, deux ans , jour pour jour, après l'avoir quitté. Elle veut rendre visite à Juliette, pour la remercier d'avoir veillé à son mari durant son absence. Il n'ya a plus de jalousie...
Hugo a depuis quelques semaines, un petit-fils Georges, né à Bruxelles, de l'union de Charles et d'Alice. ll se sent comblé, fier.
Il peut offrir à Juliette les quelques jours de voyage qui sont les moments les plus heureux de sa vie. Ils parcourent la Zélande, puis rejoignent Chaudfontaine où Adèle lasse se repose. il regarde avec émotion Juliette qui fait la lecture à son épouse, dont les yeux sont de plus en plus éteints et que guette la cécité.
Hugo doit terminer "L'Homme qui rit" et se préparer à écrire "Quatre-vingt-treize".
Il apprend que Garibaldi, a franchi les frontières des Etats pontificaux, après s'être enfui de l'Île de Caprera. il est indigné quand il lit qu'une division française, a débarqué à Civita Vecchia et qu'elle a défait les Chemises rouges de Garibaldi à Mantana, le 3 novembre. Il commence donc à écrire son pamphlet "La voix de Guernesey". Les coupables de ce crime contre l'Italie, ce sont le Pape Pie IX et l'Empereur.
Ce texte lui vaudra l'annulation de la représentation de Ruy Blas au Théâtre de l'Odeon.
Photo d'Hugo à Bruxelles en 1867
1868. Hugo se regarde dans le grand miroir du salon rouge de Hauteville House. C'est donc cela, un homme de soixante-six ans ! Il a fait raccourcir et tailler sa barbe et sa moustache, mais tout est blanc, désormais, comme les cheveux plus rares. Il se recule comme pour tenter d'effacer, en s'éloignant du miroir, les paupières gonflées, les cernes sous les yeux, la peau ridée et blafarde.
Mort de Madame Victor Hugo à Bruxelles. le 24 août Adèle fait avec Victor sa dernière promenade en calèche dans Bruxelles. Le 27, tout est fini "Avant-hier attaque, hier agonie; aujourd'hui mort, écrit-il le 27 à Paul Meurice.. C'est une attaque d'apoplexie Elle a demandé d'être portée à Villequier, près de sa fille Léopoldine, près de notre enfant bien-aimé". Il veut qu'on grave sur la tombe:
ADELE
femme de Victor Hugo
"L'Homme qui rit" vient d'être publié à Paris. Il a écrit dans la Préface que le vrai titre de ce livre serait l'Aristocrate. Un autre livre qui suivra pourrait être intitulé "La Monarchie". Et ces deux livres en précéderont un autre qui sera intitulé "Quatre-vingt-treize.
Victor apprend qu'à Paris, Napoléon III a violé sa propre Constitution, en reculant au-delà de la date fixée la convocation du Corps législatif.
Charles dans le Rappel, invite tous les républicains à organiser une grande manifestation pacifique, le 26 octobre.
Parution d'un article dans "Le Siècle": "En ce moment écrit le journaliste Louis Jourdan, deux hommes placés aux pôles extrêmes du monde politique, encourent la plus haute responsabilité que puisse porter une conscience humaine. L'un d'eux est assis sur le trône, c'est Napoléon III, l'autre, c'est Victor Hugo.
Charles pour avoir pris la défense de deux soldats envoyés dans des bataillons disciplinaires, parce qu'ils ont assisté à des réunions éléctorales, se voit poursuivi et condamné.
Naissance de Jeanne, deuxième enfant de Charles et Alice
1870. C'est la guerre entre la France et la Prusse. Napoleon rend les armes à Sedan, s'inclinant devant Guillaume Ier, Roi de Prusse. Le 4 septembre, la déchéance de l'empereur est décrétée, la République proclamée et un gouvernement provisoire constitué.










