La maison de Neauphles va jouer un
rôle essentiel dans les années 60. Elle est située en Seine-et-Oise. Marguerite a un don évident pour arranger les maisons et cette maison, achetée en 1958, possède une présence et un forte
intensité. Ici, conversant avec Xavière Gauthier
La maison de Neauphles, c'est la caverne, le refuge et tout à la fois,
le lieu de la perdition la plus extrême, des joies les plus intenses, la chambre d'écriture de Nathalie Grangier, de Lol.V.Stein et du Vice-Consul. Lieu de toutes les aventures et d'abord de
celle de l'enfant, Jean Mascolo, dit Outa et elle le sera. Le voici Outa, fils de Dionys Mascolo, photographié dans un miroir. mais
aussi la solitude. Sa longue liaison avec Gérard Jarlot touche à sa fin.
Elle voudra aussi que cette maison soit habitée par son Mascolo. Il a commencé sa carrière dans le cinéma en 1965,
comme assistant-réalisateur de René Clément dans "Paris brûle-t-il". Entre 1965 et 1981, il travaille sur une vingtaine e films, avec, entre autres, Alain Cavalier, Claude Faraldo et Marguerite
Duras. En 1981, il produit et réalise avec Jérôme Beaujour "Duras filme". En 1991-92, il coproduit et coréalise avec Jean-Marc Turine "Autour du groupe de la rue Saint-Benoît ou l'Esprit
d'insoumission" ainsi qu'un hommage à Robert Antelme "Autour de Robert Antelme-L'Espece humaine"
Marguerite ouvre ses portes en fin de semaine aux amis de toujours: Robert et Monique Antelme, Dionys et sa femme Solange, Edgar Morin, Louis-René des Forêts et les autres. Marguerite n'a pas la
main verte. C'est Dionys qui s'occupe du jardin, il y cultive notamment, pivoines et roses anciennes
Mais à Neauphles, il y a aussi les chats, beaucoup de chats abandonnés qui viennent quémander.
Voici Marguerite dans son jardin à Neauphles. Elle a 45 ans. Un visage d'asiatique. Mimétisme de l'enfance??
Le visage de ces années-là est
abîmé, détruit. C'est le visage de la solitude et du désespoir, les traits sont enflés comme d'avoir trop pleuré, à la fois une peine immense et une dureté implacable, comme de la vengeance qui
se prépare. Sa force malgré son errance, est brutale, sensible, entière, elle est perceptible à l'objectif, le déchirement est sensible. Son vocabulaire est simple: il de décline en quelques
termes, toujours les mêmes, passion, désir, sauvagerie, barbarie. Il faut, dit-elle, choisir entre l'écrivain et le romancier. Le premier traite du sacré, le second des contingences
subalternes
En 1960 Duras va s'engager dans le Manifeste des 121, mouvement
initié par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot, qui fut un des actes de résistance intellectuelle les plus importants contre
l'Algérie française, très exactement "La Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie". Avant la rédaction du Manifeste, Dionys et Marguerite avaient concrètement apporté
leur soutien à tous ceux qui luttaient pour la cause de l'indépendance de l'Algérie : ainsi dans la cheminée de la rue Saint-Benoît, ils avaient tous deux caché de l'argent du FLN.
Les 13 premières personnes à signer ce manifeste sont, Marguerite, André Pieyre de Mandiargues, Tristan Tzara, Alain Robbe-Grillet,
Jean-Pierre Vernant, Jérôme Lindon, Christiane Rochefort, Simone de Beauvoir, Arthur Adamov, Maurice Blanchot, Robert Antelme, Dionys Mascolo en Gérard Jarlot.
Malraux, ministre de la Culture rend publique une circulaire destinée à refuser l'aide financière de l'Etat à tout film faisant appel à la
collaboration d'un artiste signataire du manifeste. Ces mesures interprétées comme arbitraires, provoquent l'inverse de l'effet voulu; l'audience du manifeste s'élargit en France et trouve un
retentissement à l'étranger
En 1960 aussi elle sera élue membre du Jury du Prix Medicis. Elle y
siègera pendant 6 ans en compagnie notamment de Félicien Marceau, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet et ClaudeRoy. En 1963,
Gérard Jarlot remportra le prix Médicis avec "Le Chat qui aboie", l'emportant de justesse (au 5e tour) sur Jean-Edern Hallier
C'est à ce moment-là d' "Une aussi longue absence"(écrit avec Gérard Jarlot) et dont Henri Colpi tirera un film , interprété admirablement
par Georges Wilson et Alida Valli et de "L'Après-Midi de Monsieur Andesmas", et de "Dix heures et demie du soir en été", qu'elle va acheter un autre lieu qui deviendra mythique et légendaire : un
appartement dans l'ancien palace des "Roches Noires", face à la grande plage de Trouville. Elle découvre l'annonce dans le
Figaro et se rue seule en voiture sur la côte. Proust y avait eu sa chambre
La voici sur son balcon des années plus tard
Et voici une autre vue de son appartement des Roches Noires.
Photo de - ERIK POULET-RENEY - .

Elle aime Trouville et le large des Roches Noires
"parce que la ville n'a aucune chance d'y parvenir". Devant l'imposante façade, ce n'est que la mer et encore la mer. Les soirs de brouillard, elle peut capter la corne de brume qui appelle les
bâteaux à rentrer au port. La mer de Trouville la ramène à ses phantasmes d'envahissement par l'eau, de noyade, à tous les motifs de son enfance, aux terres du barrage. Toujours le même rêve de
la vacance, du vide et de l'inachevé auxquels renvoient les sables et les marées, les petits lacs d'eau salée et tiède où croupissent des crabes, comme dans les eaux troubles du Mekong
Marguerite Duras achève au cours de l'été 1963, face à la mer "Le ravissement de Lol V.Stein". Ce roman fait d'elle un écrivain majeur. La folie de Lol laisse pantois ses lecteurs, et tous les psychiatres
et psychanalystes du monde. Aux Etats-Unis, on étudie le roman, on le dépèce, il est l'objet de thèses et de mémoires. Jacques Lacan lui-même admire la description clinique de Lol V.Stein. Il
écrit "Cette femme sait". Sans aucune expérience dogmatique, Duras est arrivée à décrire des états de folie avec une justesse inégalée, comme plus tard, maniant pour la première fois une camera,
elle inaugurera un style d'écriture cinématographique inédit

