Ceci est un passage tiré de "Les Larmes d'André
Hardellet" et qui fait allusion au personnage de Blanche, autre livre de Françoise et de son expérience de l'autisme révélée
dans "Le Petit Prince Cannibale"

"Depuis quelques jours un homme en redingote, sans âge, cheveux et barbe gris, passe et repasse devant ma
fenêtre.(...). Il regarde avec insistance comme s'il cherchait quelqu'un (...). Il était bien plus de minuit. une seule lampe allumée, la mienne. J'étais dans la phase aigüe, somnambulique, où
l'on sent venir la fin du livre (...). Je me retournai. L'homme se tenait derrière la fenêtre. Je n'eus pas peur de cette forme silencieuse qui me regardait, familière et pourtant surnaturelle.
J'étais persuadée qu'elle me protégeait, m'inspirait, m'aidait à avancer dans ce maudit livre. Ma main soumise à une force irrésistible, à un fluide étranger se mit à écrire sur la noyée du
bassin, alors que j'étais en train de raconter l'histoire de Jean, mon petit garçon autiste (...). Mais l'homme en redingote me souffla le nom de Blanche qui s'inscrivit sur le papier sans que
j'y fusse pour rien(...).
Ainsi Blanche était son nom.
Après la publication du Petit Prince Cannibale,dans les innombrables endroits où je fus invitée pour
parler de ce livre, on me demandait souvent qui était cet homme en redingote at aussi qui était cette mystérieuse Blanche. Je ne savais quoi répondre, car je n'ai compris les choses que bien plus
tard après les avoir écrites. Pour l'homme à la redingote, je disais que c'était peut-être victor Hugo...L'esprit de Victor Hugo. Mais au fond de moi je savais que c'était surtout le souvenir de
Jean-Jacques Pauvert, puisqu'il était celui qui, me rencontrant après une longue errance dans le malheur, m'avait demandé d'écrire
une dizaine de pages qui éclairèrent toute ma vie : "Vous êtes un écrivain né. Alors, écrivez !"...
"Quant à Blanche, j'ai mis baucoup de temps, à comprendre qu'elle incarnait une certaine figure de la mélancolie et du renoncement.
Dans le Petit Prince Cannibale, la narratrice se débat entre son enfant autiste et l'écriture de son livre. Elle choisit l'enfant, l'accompagnant dans ses silences, essuyant ses terribles colères. pour mieux comprendre l'énigme de l'autisme, elle entre dan son monde. Elle entre dans une sorte de Carmel. Là où il va, elle le suit. Il s'arrête. elle s'arrête. Il tourne un objet ou se balance. Elle fait de même. Toujours en silence. Surtout ne pas parler. Ne jamais s'adresser à lui directement mais à une chaise ou un arbre. Ne jamais commenter ses actes, ni lui poser de questions sous peine d'être exclue de son monde. Se faire légère, transparente et comme inexistante. Comme lui, elle vit au ras des lavabos, sous les tables. L'oreille collée aux tuyauteries, aux planchers, sur le carrelage, la terre du jardin. Ce qu'il fait, elle le fait. Des heures. Des jours. Des années. Elle a l'impression de vivre une grande histoire d'amour. Pas banale, vraiment pas banale, c'est ce qu'elle se répète pour se donner du courage, quand elle en manque. Parfois aussi elle sourit en s'imaginant le tête de certaines personnes si elles venaient à découvrir qu'une de ses principales activités dans la journée, c'est de ramper ou de se recroqueviller avec son enfant. C'est fou ce qu'on peut revivre de sa propre enfance en repassantt par ces stades-là. Sentir les vibrations de la terre, d'une maison. Perdre son temps, soi-disant le perdre. Elle sait que les ferments de l'écriture sont nés de ces sensations enfouies dans une vie antérieure, un état de grâce perdu, et que cette vie-là, c'était l'enfance. Elle a beaucoup à gagner, à réapprendre en accompagnant le petit autiste. Bien plus à gagner qu'à perdre. Elle est heureuse de ne pas s'être laisser rafler cette histoire d'amour par les institutions psychiatriques. Et puis un jour qu'ils ont tous deux l'oreille collée contre un radiateur de fonte, il parle. Il dit :écoute le silence. Elle sait qu'elle ne doit rien répondre, sous peine de déclencher une colère démentielle chez l'enfant. Elle le sait pour l'avoir déjà subie. Elle a l'habitude de cacher ses émotions. En tout cas de ne rien laisser paraître de ses joies ou de ses peines. Le lien qui se crée entre l'enfant et elle, ce qu'ils ont noué ensemble est suffismment puissant pour lui faire oublier qu'elle est en train de renoncer à ce qu'on appelle communément les plaisirs de la vie et tous ses projets à elle. Le plus dur dans cette aventure, ce ne sont pas les longues heures passées ensemble, c'est quand elle arrache l'enfant à son monde pour évoluer dans le nôtre. C'est dans ces moments qu'elle connait l'épuisement, une sorte de calvaire. L'éponge de vinaigre. L'énergie que met l'enfant à refuser le monde est démentielle. La lutte est au couteau. Mais elle ne cédera pas. Il lui semble que sur toute sa vie à elle on renverse du vinaigre. Sur le désir, l'écriture, la relation aux autres. C'est alors que flotte et revient le personnage de Blanche comme une consolation. Blanche se tord les mains de désespoir et d'impuissance. Pas elle. Elle lui fait tout endosser de sa douleur, de ses renoncements dont elle ne parle jamais. Elle l'a fait mourir, on pourrait dire crever sur tous les plans. Mais avant tou, Blanche symbolise la part psychique de l'évrivain qu'elle est, et qui renonce à l'écriture.
Blanche, je ne l'ai compris que beaucoup plus tard, c'est aussi son éloignement du monde et de la
société, son isolement consenti, son retrait pour mieux décrypter les silences du petit autiste, l'apprivoiser et l'amener sans brutalité à communiquer avec les autres. il lui faudra dix ans pour
y arriver.
Blanche est née sans même que j'aie eu l'impression d'y avoir été pour quelquechose, m'imposant la
puissance de sa mélancolie par la voix de Kathleen Ferrier dont l'interprétation de la Rhapsodie pour contralto
de Brahms fut, tout au long de l'écriture de ce livre, mon chant intérieur

