Mon père
est à quinze minutes à pied de son travail. La Clinique de l'Espérance est d'abord une clinique de charbonnage, le Charbonnage "Espérance et Bonne fortune" situé à Montegnée (Espérance et
Bonne fortune, pour qui ?). Quant à moi, je suis à une demi-heure du centre- ville; il me suffit d'enfiler l'interminable rue Saint-Gilles pour me retrouver dans mon nouveau collège.
jésuitique, le Collège Saint-Servais
Le quartier n'est pas désagréable car nous avons en face de chez nous une immense propriété arborée, qui deviendra nôtre en 1955-56. Quant à mon père il va commencer à réparer les os brisés des mineurs, mais aussi ceux des accidentés en tous genres car la clinique à commencé à se diversifier, pressentant peut-être la fin des charbonnages. Pour rappel, mon père est chirurgien mais a fait en plus une spécialisation dans tout ce qui touche au redressement ou au recollage des os brisés (broches etc...) Mon père devrait donc être riche mais il ne l'est pas encore et il a 41 ans. Je me souviens d'une scène de ménage, en plein repas. Ma mère réclame de l'argent à mon père (elle le fera jusqu'au bout.) Mon père d'habitude calme et réservé, se met en colère. Il dit "Je gagne onze mille francs par mois ! " ( je me souviens que le sachet de frites était à cinq francs plus deux francs de Tartare). Il vient de toucher son salaire (car il est appointé comme "fulltime" par la Clinique ); il tire les onze billets de mille et les jette sur la table
A Liège, tout comme ma mère, je me retrouve dans mon élément. C'est tout de même la ville de mon enfance. Notre maison est modeste avec tout de même un petit jardin, qui sent un peu la campagne, car comme je l'ai dit, il y encore de la verdure rue du Snapeux à l'époque (aujoud'hui c'est la sortie de l'Autoroute, la sortie Burenville près du Boulevard Sainte-Beuve, la "sainte patronne" de notre quartier) Et là, il y a une énorme propriété en friche, peut-être les anciens champs de moutarde, à l'état sauvage, entourée d'un mur de pierres. Il y a de grands arbres et on entend les oiseaux, ça me change de Bruxelles. Ma chambre est à rue, au deuxième étage, mais la rue est calme. De temps en temps une marchande ambulante, poussant sa charrette et criant "Quite Peu-er", ce qui en wallon légeois, veut dire "Poire cuite";
J'ai donc un peu plus de onze ans lorsque ma mère, en cours d'année scolaire, puisque nous sommes en janvier, va m'inscrire chez les Jésuites. J'ai un long entretien avec le recteur du Collège, le Père Crèvecoeur. Un nom lourd de promesses et de béatitudes. Il teste mes connaissances qui sont plutôt faibles, avec les études chahutées que j'ai menées jusque là. Résultat, on me fait redescendre de classe et je vais entrer en cinquième année, alors que j'avais commencé ma sixième année à Bruxelles (Je parle des années primaires et non des humanités). Processus assez particulier puisque j'avais réussi ma cinqième année à Bruxelles (J'étais monté de classe comme on disait ). Me voilà donc redescendu. J'ai appris plus tard que me mère avait fortement poussé à la charette (comme on disait aussi, en tout cas à Liège, Liège étant un peu le Québec de la Belgique, si vous voyez ce que je veux dire ! ). Il ne faut jamais oublier que Liège a été une ville française de 1815 à 1830. On peut même dire d'elle qu'à l'époque, elle ressemblait à une ville du Sud de la France

