DES TOTEMS DANS LA PRAIRIE
UNE VISITE A MOIRCY CHEZ VANCAU Juillet 2OO5
Oui, oui c’est ici !!!
(Une maison chaulée ou le schiste doré se mêle au lierre fonçé et aux rameaux de vigne-vierge défeuillée ).
Entrez, montez par l’escalier !
(un énorme escalier tout en granit)
et attendez-moi
(Je débouche dans un vaste atelier et m’arrête un moment éblouie. Tant de couleurs, d’objets, de formes vaguement familière ou délibérément étranges. Ca chatoye, ça rit, ça danse on dirait une immense chambre à jouer )
Oui vous avez raison d’ailleurs les enfants qui viennent ici sont ravis « On peut toucher, M’sieur ? » Ils courent partout, changent tout de place…les femmes aussi sont à l’aise. Les plus perplexes sont les hommes. Certains déambulent tout raides, ne sachant pas quoi dire. Est-ce que c’est vraiment de l’art ça . Del’art sérieux ?
(Je n’en finis pas de regarder. Je prends un champignon sec, le lâche pour un crâne d’oiseau, contemple des formes hiéroglyphiques noires et brunes peintes sur de grandes feuilles de papier que le brou de noix a boursouflées, replace un rhizome rouge et noir qui a dégringolé de sa pile, change l’ordre de deux carreaux de céramique, peints côté colle. Un peu partout des morceaux de bois de toutes tailles, pointus, cassés, hérissent le sol ou les meubles où ils sont posés, comme de grandes échardes. Tous ces matériaux ont échappé à l’anéantissement, à la mort et en sont violemment récompensés par une couche de couleur brillante qui en épouse et en respecte les formes Je m’arrête devant une grande baie donnant sur le jadrin qu’un rayon de soleil caresse. Il scintille d’eau et de lumière. Un chat noir et blanc guette près d’un étang cerné de pierres multicolores. De l’autre côté de l’étang des totems énormes jaillissent de la terre comme des arbres . Des rêves d’arbres, plutôt. Mais des arbres, il y en a aussi de vrais )
Tous les arbres que vous voyez c’est moi qui les ai plantés. J’ai été les chercher dans la forêt. Il y en a 150. Ceux-là ? Ce sont des Aulnes, les seuls arbres dont le bois durcisse dans l’eau. Venise est bâtie sur des pilotis en aulne et en chêne
(Nous approchons des étangs-il y en a trois- et du ruisseau qui les alimente)
« Les étangs c’est moi qui les ai creusés. A la bêche ; C’est un vieux rêve d’enfance.Ils sont pleins de poissons. Des poissons rouges, des carpes…il faut venir voir cela au printemps.
(Il parle de sa nature, de son étang et de ses arbres, exactement comme de ses œuvres d’art. Les uns comme les autres forment son territoire)
Tous mes animaux sont enterrés, ici sous les osiers, derrière le potager, 7 chats et 2 chiens et c’est là que je veux qu’on me mette aussi, mais je ne suis pas pressé »
(Nous rentrons dans la maison. Pendant qu’il me prépare une tasse de café, je pénètre dans son bureau. Il y règne un ordre méticuleux. La table avec l’ordinateur, le mur couvert d’étagères où s’alignent sagement de gros cahiers rouges)-
« Mon journal quotidien 40.000 pages et 128 tomes et des K7 video, des reportages sur mon travail, des images-video aussi Et puis il y en a aussi que j’ai filmées et montées moi-même et qui racontent mes voyages et mes visiteurs et amis.Et puisdans l’atelier il y a aussi la musique mes disques , mes guitares et mon piano «
(Une photo Brassens, Beel et Ferré, son trio d’élection. Vancau ressemble t’il à Ferré. Oui sans doute, le visage buriné, le regard bleu légèrement corrosif
« Je suis un drôle de Rolin, vous savez. Pas très classique. Mon arrière grand père Charles Van Cauwenberghe, Directeur de l’Université de Gand avait épousé Ida Rolin. Ma mère est une liégeoise, une Duesberg, fille du Rexteur de l’Université de Liège qui avait épousé un chirurgien gantois, Roger Van Cauwenberghe. Mon père je l’ai rencontré quand j’avais 8 ans. Il m’est apparu sur mon quai Mativa à Liège, dans un uniforme anglais en 1945. Il a d’ailleurs connu votre père Henri Rolin, Sénateur socialiste, à Londres. C’était son cousin sous-germain. Ce père gantois c’est peut-être de lui que je tiens mon goût des couleurs flamboyantes. Je pense que les gantois sont plus baroques, gothiques flamboyants que les liégeois. Mon nom de peintre Vancau c’est mon nom raccourci. Difficile de mettre un nom de 15 lettres au bas d’une peinture »
« Si je suis un autodidacte. Oui ! Je n’ai jamais suivi de cours artistiques. Un peintre naïf ?, non ! Un représentant de l’art brut ? Non ! Simplement un primitif. La culture je l’ai, mais elle se mélange chez moi avec la nature ; C’est pour cela qu’il faut venir voir mes œuvres chez moi. Je ne suis pas un peintre pour galeries. Bien sûr j’ai exposé pendant 20 ans, très peu, le moins possible. J’ai préféré faire pousser des totems dans la baie de Toulon ou à Rossignol, avec des enfants entre 8 et 12 ans, et puis avant tout travailler mon territoire »
Si j’ai toujours été peintre. Non !. J’ai commencé à 29 ans. J’étais docteur en Droit et travaillais dans une banque. »
« Les gens de mon village ? Ils ont fini par se résigner. Je suis le drôle de peintre, je chaborre, je suis un sauvage et on m’appelle aussi le Penseur, voire l’homme qui tient le Musée. En plus je suis divorcé et on ne me voit ni à la messe, ni aux enterrements. En 1995 j’ai décidé de ne plus exposer et d’accueillir les gens chez moi, lors de portes ouvertes, en 1995, 2003 et 2005, année où j’ai créé ma Fondation Vancau »
« Mes contacts avec les autres peintres ne sont pas toujours faciles. Ce sont souvent des écorchés mais je les aime bien »
« lI faut toujours me prévenir avant de venir me voir ou sinon je n’ouvre pas «
(Vancau a soudain l’air sévère et lointain. Il se tait. On est bien chez lui. Malgré la présence envahissante des œuvres, il règne une impression d’ordre et d’harmonie. Et puis pas de téléphone. Il déteste. Pas de radio en toile de fond, pas de bruit de voiture. Quand on se tait c’est vraiment le silence, cette sorte de silence où on entend seulement le bruit du vent, de la terre, de l’eau et de la forêt.
Donc allez chez lui, n’hésitez pas. Il ne faut pas avoir peur des Peaux-Rouges )
Cécile ROLIN, fille d’Henri
Quelques citations prises à la volée :
« J’aime empêcher les objets de mourir »
« Je suis comme Vendredi avant qu’il ne connaisse Robinson »
« Je ne suis pas moderne, je suis primitif »
« Je suis un vieux Peau-Rouge qui (comme le disait Achille Chavée) ne marcherai jamais dans une file indienne «
« Je suis un gothique flamboyant, un homme qui essaie de faire de sa folie un gigantesque feu d’artifice »

