Bio 21 Bruxelles rue Montoyer n°36
Quand ma mère revient à Bruxelles, je tombe malade. Le médecin de famille pose son diagnostic! Je fais des fièvres de croissance ! Ah bon sang, mais c'est bien sûr ! La vérité est que je secoue le thermomètre à l'envers ou le trempe dans l'eau bouillante. Je déteste l'école et vais devenir un petit malade pour attirer l'attention de ma mère et cela d'autant plus qu'il y a ce petit frère qui phagocyte tout. Moi le fils a'avant-guerre, dont la soeur a disparu et qui ne parvient pas à reconnaître son père, j'ai l'impression de ne plus exister.
Bruxelles, ce sont aussi les ennuyeuses promenades du dimanche, où nous prenons le train à la Gare de Luxembourg, mes parents poussant mon frère Etienne dans sa poussette: campagnes brabançonnes, chemins poussiéreux, mon père, fou de botanique qui cueille et identifie des fleurs sauvages ( je dois dire qu'à l'époque ça ne m'intéressait pas du tout) et puis aussi la forêt de Soignes, là je m'y retrouve mieux, parce qu'une forêt c'est l'animal sauvage, possible à tout instant et cela, ça m'intéresse. Tout ceci, sans voiture. Mon père n'en veut pas et n'en voudra jamais, alors qu'avant la guerre, il a appris à conduire avec son père qui, lui, avait une voiture (une Dina Panhard que, petit, je surnommais "titi toto de Bon Papa" sorte de langage texto, avant la lettre) Nous nous sommes donc toujours déplacés en train et en taxi. Ma mère, elle, ne s'intéresse pas aux fleurs, ni à la nature en général. Ce qui l'intéresse, ce sont les gens, dans la mesure où elle peut s'introduire dans leur intimité et y foutre le bordel, le tout avec une figure tellement angélique (on lui donnerait le diable sans confession et elle l'avalerait tout cru) et charismatique, que tout le monde s'y laisse prendre. "Suzanne est extraordinaire". Mais non les cons,! Suzanne est juste une mante "religieuse"
Il y a aussi des vacances dans les pays rédimés. Un ami noble de ma mère (le Baron Verlinden), nous prête son chalet de chasse, à Küschelscheid, près d'Elsenborn. Nous sommes dans une clairière avec un mirador, en lisière de forêt. Région très sauvage, aucune autre maison ou chalet à l'horizon. J'y fais quelques promenades avec mon père; un jour, nous débusquons un cerf qui faisait sa sieste. Il se lève brusquement et détale dans un coupe-feu. C'est mon premier cerf, je suis très impressionné. C'est comme un cheval sauvage!
Mais j'ai des devoirs de vacances, en mathématiques. Je déteste les maths. Et pour cause, mon père a toujours adoré les maths, me dit-on. Pendant ses vacances d'élève brillant, n'ayant jamais eu de devoirs de vacances, il faisait des maths pour son plaisir. L'horreur !. Donc là, à la frontière allemande, il s'occupe de moi tous les jours et c'est l'enfer, parce que les maths ça m'emmerde vraiment et donc les choses avec mon père ne s'arrangent pas. Ma mère, par contre, a une vraie passion pour l'histoire et la géographie, mais uniquement l'histoire des rois de france. Elle peut réciter par coeur toutes la généalogie des Capétiens, des Bourbons et des Valois. Normal, ma mère c'est Marie-Antoinette, la dernière reine de France , ce sont donc ses généalogies qu'elle récite mais croyez-moi, c'est aussi chiant que les maths
Retour à Bruxelles. je me souviens que ma mère m'habillait très mal. Elle me faisait porter un costume ridicule, avec une culotte qui se boutonnait à la veste. J'étais horriblement gêné d'aller dans cette tenue à l'école. Alors au dernier moment, en sortant de la maison de la rue Montoyer, j'empoignais un pull que j'avais caché, près de la porte d'entrée, dans un vase à parapluies, et l'enfilais. Un pull en laine de surcroît, alors qu'il faisait pétant de chaud (L'Eté 1947 a été l'un des étés les plus chauds du siècle avec l’été 1949)
Je soupçonne d'ailleurs ma mère d'avoir très mal habillé ses hommes dans le but, plus ou moins conscient de les rendre ridicules, mal foutus. Je dois néanmoins préciser qu'elle-même s' habillait avec une absence totale de goût. Mon père, lui, s'en foutait, d'autant plus que, pendant la journée, il était habillé en tablier de toubib, noué dans le dos. Quand il était en civil, je me souviens de ses chemises mal repassées, avec, irrémédiablement, une des pointes de son col, tordue, montant le long de son cou, ou débordant malencontreusement sur le revers de son veston




