Portrait, c 1910-1916N 1
| Nom de naissance | Émile Adolphus Gustavus Verhaeren |
|---|---|
| Naissance | Saint-Amand, Province d’Anvers |
| Décès | (à 61 ans) Rouen |
| Activité principale |
| Langue d’écriture | Français |
|---|---|
| Mouvement | Symbolisme |
Émile Adolphe Gustave Verhaeren, né à Saint-Amand dans la province d'Anvers, Belgique, le et mort à Rouen le , est un poète belge flamand, d'expression française. Dans ses poèmes influencés par le symbolisme, où il pratique le vers libre, sa conscience sociale proche de l'anarchisme lui fait évoquer les grandes villes dont il parle avec lyrisme sur un ton d'une grande musicalité. Il a su traduire dans son œuvre la beauté de l'effort humain.
Biographie
Verhaeren est né à Saint-Amand (en néerlandais : Sint-Amands) en Belgique, au bord de l'Escaut, dans une famille aisée où l'on parlait le français, tandis qu'au village et à l'école régnait le flamand. Il fréquenta d'abord l'internat francophone Sainte-Barbe, tenu par des jésuites à Gand, puis il étudia le droit dans la vieille université de Louvain. C'est là qu'il rencontra le cercle des écrivains qui animaient La Jeune Belgique et il publia en 1879 les premiers articles de son cru dans des revues d'étudiants.
Chaque semaine, l'écrivain socialiste Edmond Picard tenait à Bruxelles un salon où le jeune Verhaeren put rencontrer des écrivains et des artistes d'avant-garde. C'est alors qu'il décida de renoncer à une carrière juridique et de devenir écrivain. Il publiait des poèmes et des articles critiques dans les revues belges et étrangères, entre autres L'Art moderne et La Jeune Belgique. Comme critique d'art, il soutint de jeunes artistes tels que James Ensor.
En 1883, il publia son premier recueil de poèmes réalistes-naturalistes, Les Flamandes, consacré à son pays natal. Accueilli avec enthousiasme par l'avant-garde, l'ouvrage fit scandale au pays natal. Ses parents essayèrent même avec l'aide du curé du village d'acheter la totalité du tirage et de le détruire. Le scandale avait été un but inavoué du poète, afin de devenir connu plus rapidement. Il n'en continua pas moins par la suite à publier d'autres livres de poésies. Des poèmes symbolistes au ton lugubre caractérisent ces recueils, Les Moines, Les Soirs, Les Débâcles et Les Flambeaux noirs.
En 1891, il épousa Marthe Massin, peintre connue pour ses aquarelles, dont il avait fait la connaissance deux ans plus tôt, et s'installa à Bruxelles. Son amour pour elle s'exprime dans trois recueils de poèmes d'amour : Les Heures claires, Les Heures d'après-midi et Les Heures du soir.
Dans les années 1890, Verhaeren s'intéressa aux questions sociales et se lança dans la « révolte anarchiste ». Son implication sociale apparaît clairement dans des articles et des poèmes parus dans la presse libertaireL’En-dehors, Le Libertaire, La Revue blanche, etc.) et surtout dans des manuscrits inachevés et demeurés inédits, comme la pièce La Grand-Route et le roman Désiré Menuiset et son cousin Oxyde Placard
Il travailla à rendre dans ses poèmes l'atmosphère de la grande ville et son opposé, la vie à la campagne. Il exprima ses visions d'un temps nouveau dans des recueils comme Les Campagnes hallucinées, Les Villes tentaculaires, Les Villages illusoires et dans sa pièce de théâtre Les Aubes. Ces poèmes le rendirent célèbre, et son œuvre fut traduite et commentée dans le monde entier. Il voyagea pour faire des lectures et des conférences dans une grande partie de l'Europe. Beaucoup d'artistes, de poètes et d'écrivains comme Georges Seurat, Paul Signac, Auguste Rodin, Edgar Degas, August Vermeylen, Léon Bazalgette, Henry van de Velde, Maurice Maeterlinck, Stéphane Mallarmé, André Gide, Rainer Maria Rilke, Gostan Zarian et Stefan ZweigN 2 l'admiraient, correspondaient avec lui, cherchaient à le fréquenter et le traduisaient. Les artistes liés au futurisme subissaient son influence. Émile Verhaeren était aussi un ami personnel du roi Albert et de la reine Élisabeth ; il fréquentait régulièrement toutes les demeures de la famille royale.
En 1914 la Première Guerre mondiale éclata et, malgré sa neutralité, la Belgique fut occupée presque entièrement par les troupes allemandes. Verhaeren se réfugia en Angleterre. Il écrivit des poèmes pacifistes et lutta contre la folie de la guerre dans les anthologies lyriques : La Belgique sanglante, Parmi les Cendres et Les Ailes rouges de la Guerre. Sa foi en un avenir meilleur se teinta pendant le conflit d'une résignation croissante. Il n'en publia pas moins dans des revues de propagande anti-allemandes et tenta dans ses conférences de renforcer l'amitié entre la France, la Belgique et le Royaume-Uni. Le 27 novembre 1916, il alla visiter les ruines de l'abbaye de Jumièges. Le soir, après avoir donné une nouvelle conférence à Rouen, il mourut accidentellement, ayant été poussé par la foule, nombreuse, sous les roues d'un train qui partait.
Le gouvernement français voulut l'honorer en l'ensevelissant au Panthéon, mais la famille refusa et le fit enterrer au cimetière militaire d'Adinkerke. En raison du danger que représentait l'avancée des troupes, ses restes furent encore transférés pendant la guerre à Wulveringem avant d'être en 1927 définitivement enterrés dans son village natal de Saint-Amand où depuis 1955 un musée, le musée provincial Émile Verhaeren, rappelle son souvenir. En 2015-2016, à l'approche du centenaire de sa mort, le musée des Avelines de Saint-Cloud, en région parisienne, lui consacre une exposition hommage intitulée Émile Verhaeren (1855-1916), poète et passeur d'Art.
Dans un champ d'orge
Poème autographe paru dans La Plume en février 1904.
Œuvres
- Principaux recueils
par Félix Vallotton
paru dans Le Livre des masques
de Remy de Gourmont (1898).
- Les Flamandes, 1883
- Les Moines, 1886
- Les Soirs, 1887
- Les Débâcles, 1888
- Les Flambeaux noirs, 1891
- Les Campagnes hallucinées, 1893
- Les Villes tentaculaires, 1895
- Les Villages illusoires, 1895
- Les Heures claires, 1896
- Les Visages de la vie, 1899
- Les Forces tumultueuses, 1902
- Toute la Flandre, 1904-1911
- Les Heures d'après-midi, 1905
- La Multiple Splendeur, 1906
- Les Rythmes souverains, 1910
- Les Heures du soir, 1911
- Les Ailes rouges de la guerre, 1916
- Les Flammes hautes, 1917
- À la vie qui s'éloigne, 1923
- Œuvre critique
- James Ensor
- Rembrandt
- Monet
- Impressions (3 volumes) recueils de textes et d'articles critiques sur des écrivains.
- Théâtre
- Le cloître (drame en quatre actes).
- Philippe II
- Hélène de Sparte
- Les Aubes
- Prose
- Le travailleur étrange, 2013 ISBN 9782841421961
- recueil de nouvelles.
- Éditions bibliophiliques posthumes
- Belle chair, poèmes d'Émile Verhaeren, lithographies originales de Philippe Cara Costea, Éditions Les Francs Bibliophiles, 1967.
Correspondance
- Émile Verhaeren - Stefan Zweig 1996
- À Marthe Verhaeren Mercure de France 1937
- Verhaeren-Rilke / Verhaeren-Dehmel Correspondance. (Archives et Musée de la littérature - AML)
Reconnaissance, honneurs
Le roi Albert Ier de Belgique a donné le titre honorifique de Poète national à Émile Verhaeren en 18999.
Représentations
- Buste en bronze du poète dû à Henri Lagriffoul dans les jardins de l'hôtel de ville de Rouen (1948).
- Buste par Louis Mascré au parc Josaphat à Bruxelles10.
- Buste du poète à Roisin au lieu dit "Le caillou qui bique" où il a séjourné, ce petit domaine dans le Bois d'Angre parcouru par la Grande Honnelle est un lieu de détente agréable et bien connu.
- Des pierres sculptées où sont gravés certains de ces poèmes sont placés tout au long du parcours "Circuit des pierres Verhaeren".
- Buste de Verhaeren à Paris, square André-Lefèbvre, jouxtant l'Église Saint-Séverin à Paris.
-
Le Caillou qui bique à Roisin
-
Buste d'Émile Verhaeren dans le square André-Lefèbvre
- Émile VERHAEREN (1855-1916)
Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes,
Vains mots créés par ceux qui diminuent l'amour ;
Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.
Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.
Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trêve ;
O toi, dont la douceur baigne mon coeur altier,
A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve ?
Je t'aime tout entière, avec mon être entier.
- Émile VERHAEREN (1855-1916)
Dans la maison où notre amour a voulu naître,
Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
Et des heures d'été, si belles de silence,
Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
Sinon les battements de ton coeur et du mien
Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
- Émile VERHAEREN (1855-1916)
Rayures d'eau, longues feuilles couleur de brique,
Par mes plaines d'éternité comme il en tombe !
Et de la pluie et de la pluie - et la réplique
D'un gros vent boursouflé qui gonfle et qui se bombe
Et qui tombe, rayé de pluie en de la pluie.
- Il fait novembre en mon âme -
Feuilles couleur de ma douleur, comme il en tombe !
Par mes plaines d'éternité, la pluie
Goutte à goutte, depuis quel temps, s'ennuie,
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est le vent du Nord qui clame
Comme une bête dans mon âme.
Feuilles couleur de lie et de douleur,
Par mes plaines et mes plaines comme il en tombe ;
Feuilles couleur de mes douleurs et de mes pleurs,
Comme il en tombe sur mon coeur !
Avec des loques de nuages,
Sur son pauvre oeil d'aveugle
S'est enfoncé, dans l'ouragan qui meugle,
Le vieux soleil aveugle.
- Il fait novembre en mon âme -
Quelques osiers en des mares de limon veule
Et des cormorans d'encre en du brouillard,
Et puis leur cri qui s'entête, leur morne cri
Monotone, vers l'infini !
- Il fait novembre en mon âme -
Une barque pourrit dans l'eau,
Et l'eau, elle est d'acier, comme un couteau,
Et des saules vides flottent, à la dérive,
Lamentables, comme des trous sans dents en des gencives.
- Il fait novembre en mon âme -
Il fait novembre et le vent brame
Et c'est la pluie, à l'infini,
Et des nuages en voyages
Par les tournants au loin de mes parages
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est ma bête à moi qui clame,
Immortelle, dans mon âme !
Avec ses larges corbillards
Ornés de plumes majuscules,
Par les matins, dans les brouillards,
La mort circule.
Parée et noire et opulente,
Tambours voilés, musiques lentes,
Avec ses larges corbillards,
Flanqués de quatre lampadaires,
La Mort s’étale et s’exagère.
Pareils aux nocturnes trésors,
Les gros cercueils écussonnés
– Larmes d’argent et blasons d’or –
Ecoutent l’heure éclatante des glas
Que les cloches jettent, là-bas :
L’heure qui tombe, avec des bonds
Et des sanglots, sur les maisons,
L’heure qui meurt sur les demeures,
Avec des bonds et des sanglots de plomb.
Parée et noire et opulente,
Au cri des orgues violentes
Qui la célèbrent,
La mort tout en ténèbres
Règne, comme une idole assise,
Sous la coupole des églises.
Des feux, tordus comme des hydres,
Se hérissent, autour du catafalque immense
OÙ des anges, tenant des faulx et des cleps
Dressent leur véhémence,
Clairons dardés, vers le néant.
Le vide en est grandi sous le transept béan
De hautes voix d’enfants
jettent vers les miséricordes
Des cris tordus comme des cordes,
Tandis que les vieilles murailles
Montent, comme des linceuls blancs,
Autour du bloc formidable et branlant
De ces massives funérailles.
Drapée en noir et familière,
La Mort s’en va le long des rues
Longues et linéaires.
Drapée en noir, comme le soir,
La vieille Mort agressive et bourrue
S’en va par les quartiers
Des boutiques et des métiers,
En carrosse qui se rehausse
De gros lambris exorbitants,
Couleur d’usure et d’ancien temps.
Drapée en noir, la Mort
Cassant, entre ses mains, le sort
Des gens méticuleux et réfléchis
Qui s’exténuent, en leurs logis,
Vainement, à faire fortune,
La Mort soudaine et importune
Les met en ordre dans leurs bières
Comme en des cases régulières’.
Et les cloches sonnent péniblement
Un malheureux enterrement,
Sur le défunt, que l’on trimballe,
Par les églises colossales,
Vers un coin d’ombre, où quelques cierg
Pauvres flammes, brÛlent, devant la Vieri
Vêtue en noir et besogneuse,
La Mort gagne jusqu’aux faubourgs,
En chariot branlant et lourd,
Avec de vieilles haridelles
Qu’elle flagelle
Chaque matin, vers quels destins ?
Vêtue en noir,
La Mort enjambe le trottoir
Et l’égout pâle, où se mirent les bornes,
Qui vont là-bas, une à une, vers les champs mornes;
Et leste et rude et dédaigneuse
Gagne les escaliers et s’arrête sur les paliers
OÙ l’on entend pleurer et sangloter,
Derrière la porte entr’ouverte,
Des gens laissant l’espoir tomber,
Inerte.
Et dans la pluie indéfinie,
Une petite église de banlieue,
Très maigrement, tinte un adieu,
Sur la bière de sapin blanc
Qui se rapproche, avec des gens dolents,
Par les routes, silencieusement.
Telle la Mort journalière et logique
Qui fait son ceuvre et la marque de croix
Et d’adieux mornes et de voix
Criant vers l’inconnu les espoirs liturgiques.
Mais d’autres fois, c’est la Mort grande et sa
Avec son aile au loin ramante,
Vers les villes de l’épouvante.
Un ciel étrange et roux brûle la terre moite
Des tours noires s’étirent droites
Telles des bras, dans la terreur des cré
Les nuits tombent comme épaissies,
Les nuits lourdes, les nuits moisies,
OÙ, dans l’air gras et la chaleur rancie,
Tombereaux pleins, la Mort circule.
Ample et géante comme l’ombre,
Du haut en bas des maisons sombres,
On l’écoute glisser, rapide et haletante.
La peur du jour qui vient, la peur de toute attente,
La peur de tout instant qui se décoche,
Persécute les coeurs, partout,
Et redresse, soudain, en leur sueur, debout
Ceux qui, vers le minuit, songent au matin
Les hôpitaux gonflés de maladies,
Avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres roug
Regardent le ciel trouble, où rien ne bouge
Ni ne répond aux détresses grandies.
Les égouts roulent le poison
Et les acides et les chlores,
Couleur de nacre et de phosphore,
Vainement tuent sa floraison.
De gros bourdons résonnent
Pour tout le monde, pour personne
Les églises barricadent leur seuil,
Devant la masse des cercueils.
Et l’on entend, en galops éperdus,
La mort passer et les bières que l’on transporte
Aux nécropoles, dont les portes,
Ni nuit ni jour, ne ferment plus.
Tragique et noire et légendaire,
Les pieds gluants, les gestes fous,
La Mort balaie en un grand trou
La ville entière au cimetière.
Emile Verhaeren, Les villes tentaculaires




















































