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Figurologie, espace plastique
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Michel Guérin, né le , est un écrivain et philosophe français.
Biographie
Michel Guérin quitte sa ville natale, Nantes, après le bac (1964) pour entrer en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand où il se lie d'amitié avec Guy Lardreau.
N'ayant pas réussi à intégrer une ENS, Michel Guérin reste imperméable au maoïsme, qui connait alors un vif succès chez les normaliens de la rue d'Ulm. Rétif à Lacan, il est également indifférent à la pensée d'Althusser, pour les mêmes raisons. À la différence de la plupart de ses anciens condisciples de khâgne, il ne s'investit pas outre-mesure dans le politique et traverse en solitaire la fin des années 1960. Guérin est reçu de loin en loin par Sartre dont il a lu en terminale L'Être et le Néant et la Critique de la raison dialectique. S'il s'en éloigne progressivement sur la doctrine (au fur et à mesure de sa lecture attentive de Kant, Nietzsche, Diderot et Rilke, qui lui livre l'instrument de pensée qu'est la figure), il reste fidèle à Sartre qui a incarné pour lui le geste philosophique.
Guérin est reçu à l'agrégation de philosophie en 1970, année faste qui voit un quasi doublement du nombre de postes ouverts au concours. Il enseigne au lycée Albert-Camus à Nantes, puis au lycée Thiers à Marseille (1974-1982). En 1975, il publie Nietzsche, Socrate héroïque (Grasset, « Théoriciens ») et Lettres à Wolf ou la Répétition en 1976 (Grasset, « Figures »). En dépit d'une couverture médiatique importante due à l'intervention de Bernard-Henri Lévy, qui dirige les collections où paraissent ces ouvrages, le livre est un échec, comme le sera également son roman L'Homme Déo (1978), ignoré par la presse, à l'exception de Jérôme Garcin et de Jacques De Decker qui, dans Le Soir, souligne l'ambition du livre. Entre temps, soudain mal à l'aise dans le climat de « pub-philosophie » où il se trouve malgré lui, Guérin décide de dissiper le malentendu et publie dans Le Monde une mise au point, qu'il répète en 1979 en faisant paraître un essai, Le génie du philosophe, au sous-titre ouvertement polémique.
Il publie donc au Seuil, dans la collection dirigée par François Wahl « L'Ordre philosophique », Le Génie du philosophe (1979), dont l'avant-propos se veut une polémique contre les « nouveaux philosophes ». Le livre est dédié à René Char qui a adressé à l'auteur une lettre de félicitations et de soutien à la suite de la lettre parue dans Le Monde, qui ne lui vaudra pas que des amis.
Entre 1982 et 1993, Guérin, nommé d'abord à Bonn (RFA) sur proposition de Régis Debray, conseiller culturel de François Mitterrand, est détaché au ministère des Affaires étrangères (à l'époque Relations extérieures). Il est attaché culturel en Allemagne, puis conseiller à Vienne et finalement à Athènes, tout en dirigeant l'Institut français dans ces deux capitales. Sa pièce sur Socrate, Le Chien, écrite en Grèce, y est jouée à l'été 1993 dans la traduction de l'écrivain Tákis Theodorópoulos ; elle sera mise en scène trois ans plus tard par les Comédiens Français au Théâtre du Vieux Colombier (Roland Bertin étant Socrate) et diffusée sur France Culture et RFI.
En 1986, Guérin fonde chez Actes-Sud, à l'instigation d'Hubert Nyssen, la collection « Le génie du philosophe ». Il y publie l'essentiel de son œuvre philosophique, en particulier La Terreur (1990) et La Pitié (2000), mais aussi la thèse de Hans-Georg Gadamer, sur Platon, Manfred Frank, Nicolas Grimaldi, Guy Lardreau, Jean-Pierre Faye, Karl Popper, etc. La série est interrompue en 2000.
Rentré de l'étranger, Guérin retrouve l'enseignement, au lycée Cézanne d'Aix-en-Provence, avant d'intégrer le Département des Arts plastiques et sciences de l'art de l'Université de Provence. Ayant soutenu une thèse sur travaux dans les années 1980, puis une Habilitation, il est nommé professeur des universités en 1997 et est élu quelques années plus tard membre de l'Institut universitaire de France (2005), chaire « Théorie de l’art et de la culture ». Il poursuit, notamment comme directeur du LESA (Laboratoire d’études en Sciences des Arts) une activité éditoriale importante, dirigeant des ouvrages collectif sur les questions de l'art et de l'esthétique à l'époque contemporaine.
Michel Guérin préside l’Association Des Sud : celle-ci a coédité avec Actes Sud de 2000 à 2010, avec le soutien de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur et le Conseil général des Bouches-du-Rhône, une revue littéraire et de débats, La Pensée de midi, dirigée par l’essayiste Thierry Fabre, et placée sous le « parrainage » moral et intellectuel d’Albert Camus et de René Char.
Parmi les 31 livraisons en dix ans de la revue (de forme livre, avec un dossier thématique, des rubriques et une iconographie), un numéro double (24/25) sur le Mépris, coordonné par Renaud Ego et Michel Guérin avec des textes de Marcel Cohen, Hubert Nyssen, David Le Breton, Axel Honneth, Pierre-Damien Huyghe, Bernard Stiegler, Bernard Noël, Renaud Ego, etc.
Les archives de La Pensée de Midi ont été déposées à la Bibliothèque de l’Alcazar à Marseille (BMVR).
Programme philosophique
Sa réflexion développe quatre principaux axes de recherche : une pragmatique de la croyance, une théorie culturelle de la sensibilité moderne appuyée sur des études sur le XIXe siècle, une théorie de l'œuvre, de ses dimensions et de ses limites, une méditation sur la transparence comme mode post-métaphysique de la véracité après « la fin des phénomènes » et l'exténuation de la phénoménologie.
Le concept-clef, transversal à ses travaux, est celui, largement revisité, de « Figure ».
La notion-clef, transversale aux travaux de Michel Guérin, est celle de la Figure. Elle est associée à l’Idée régulatrice d’une figurologie. Pour l'auteur, la majuscule initiale codifie un usage qui, d’une part fait référence à la Figur chez le poète autrichien Rainer Maria Rilke, d’autre part entend se distinguer de la signification banale du mot7. Les Figures ne sont ni des concepts, ni des métaphores, ni des images, mais des instruments de pensée - qui contiennent tout ensemble la chose à dire et la façon de la dire8. C'est en comparaison avec la peinture qu'on la peut saisir, comme on peut dire de Bacon qu'il a peint la Figure de la chair, où Rembrandt, celle de l'individu.
La Figure de X transparaitra donc dans l'essai qui, en l'écrivant, la rend réelle. La Figure est rythme premier, dans l’acception grecque de forme émergente.
La figurologie peut se concevoir comme une post-phénoménologie usant de Figures comme instruments de pensée. De plus en plus nettement, la figurologie se réfléchit comme écriture, où se mêlent de façon indiscernable le fond et la forme.
Car la pensée (à la différence des sciences, productrices de connaissances et procédant par détermination) est toujours modale: sa forme, son mouvement, son geste est co-extensif de la chose qu'elle cherche à saisir, créer, rendre. Guérin appelle cela: l’affectivité de la pensée. La philosophie, écrit souvent l’auteur, est « ce qui s’enseigne ».
L’auteur étudie quatre gestes – ce qu’il appelle « gestique transcendantale » ou encore « quadrature du geste » : faire, donner, écrire, danser.
Faire donne lieu à la technique, donner enclenche l’économie des échanges, écrire noue et commande le faisceau des institutions, danser est le premier pas de l’esthétique.
- Faire : La technique démultiplie la percussion ; la frappe est le tour premier qui provoque en retour l’enchaînement polytechnique, la subrogation prothétique, la logique de la technique appelée à se renverser aujourd’hui en technologie par la rencontre et le mariage des gestes et des symboles extériorisés.
- Donner est, pour l'homme, ce geste paradoxal qui consiste à se déprendre. Il appelle le contre-don, l’enchère, l’émulation, le cycle répété des échanges socio-économiques.
- Écrire est un geste littéralement « ré-volté », renversé : percussion qui ne vise pas à changer la matière, mais à y imprimer des formes (mentales) qui seront « levées » par la lecture. Geste qui « rebrousse de la matière vers l’esprit ».
- Danser enfin est essentiellement tourner (volter), passer et repasser, troquer circulairement le corps visible de marche et de saut (déplacement local) pour un corps invisible d’exultation (mouvement pur) : les « deux corps de la danse » thématisés par Guérin font lien avec ce qu’il appelle l’arc pieds-mains, c’est-à-dire la correspondance des termes, l’écho que le geste se fait à lui-même depuis ses extrémités.
Dans chaque plan, la structure dynamique (cyclique) du re-tour est patente. Le geste atteste l’être-corps. Il est indice de finitude.
Les travaux sur le geste infléchissent indéniablement la figurologie vers une anthropologie du point de vue pragmatique.
Partagée entre l’opinion (sentire) et la confiance (credere), rythmée par l’oscillation du « croire » et du « décroire » (qui la relance, loin de l’éteindre), la croyance est, chez Michel Guérin, protéique. Une croyance n’est ni vraie ni fausse, elle est (relativement) saine ou pathogénique. Si toutes les croyances ne se rapportent pas à Dieu, il n'en reste pas moins que les croyances sont un sûr moyen de rassembler (religare).
Parallèlement à son travail philosophique, Michel Guérin écrit des livres à ranger parmi les « figurologiques », constituant une illustration des principes philosophiques qu'il théorise comme Figurologie. Parmi eux se trouvent de rares romans, des textes critiques (sur Stendhal, Goethe), des essais libres, tels l’Île Napoléon.
Comme figures ainsi illustrées, on peut retenir :
- Celle de l’Âge, dans son essai Les quatre Mousquetaires.
- Celle de l’Ambition. Forgée à partir de travaux consacrés à Stendhal et au XIXe siècle, elle a été développée dans La Grande Dispute et dans Nihilisme et modernité – Essai sur la sensibilité des époques modernes de Diderot à Duchamp.
Sur la transparence : le thème de la transparence (ombreuse), en tant qu’elle relègue au passé le mode phénoménologique, se situe au carrefour de la réflexion esthétique et anthropologique et de l’approfondissement de la Figure, dont le mode de manifestation relève non de l’ap-paraître mais d’un trans-paraître.
Sur une modernité d’après-coup (post- ou hypermodernité).
Sur le caractère immémorial de la peinture, régulièrement promise à la mort.
Sur la notion d’œuvre.
Outre les ouvrages sur la peinture et les peintres (surtout Rembrandt et Cézanne), Michel Guérin collabore depuis de nombreuses années avec des artistes contemporains, notamment le peintre Patrick Moquet et le sculpteur-photographe François Méchain.
Notes
- Commencée dans la camaraderie, cette amitié résistera durant plus de quatre décennies à tous les emportements et aux divergences. C'est Lardreau qui présente Guérin à Bernard-Henri Lévy, s'entremet pour la publication chez Grasset, en 1976, des Lettres à Wolf, dont il rédige la préface. Plus tard, Guérin édite dans sa collection chez Actes-Sud, deux ouvrages de Lardreau, Fictions philosophiques et science-fiction, récréation philosophique (1988) et Présentation criminelle de quelques concepts majeurs de la philosophie, fantaisie pédagogique (1997).
- 102 postes sont ouverts en 1970, contre une petite soixantaine l'année précédente, elle-même en nette progression par rapport aux années antérieures. Cf. la Revue de l'Enseignement Philosophique, no 21, 1970.
- Le Monde du 27 mai 1977 ayant publié un dossier sur les « nouveaux philosophes » censément « contre la gauche », Guérin adresse une lettre au journal (publiée dans l'édition du 3 juin 1977) où il déclare : « Le journal Le Monde a bien voulu me compter au nombre des représentants de la "nouvelle philosophie", et je l'en remercie. Mais il ne m'est pas possible de laisser croire que je me reconnais dans le tableau qui est brossé et dans les propos que d'autres tiennent. (...) ceux qui ont lu mes livres savent que je suis et reste sans l'ombre d'une hésitation un homme de gauche. Je n'ai pas à renier ou à encenser des maîtres que je n'ai pas eus : Althusser ne m'a guère plus effleuré que Lacan. (...) Enfin, je me déclare complètement étranger à l'affairement "philosophique" dont vous rendez compte. ».
- « Défense et illustration de la métaphysique en réponse à quelques anti- et nanti-philosophes, dits "nouveaux" »
- Nommé par le décret du 15 décembre 1997 [archive].
- Voir en particulier l'avant-propos de La Terreur, « Idée d'une figurologie » et le premier des essais de Pour saluer Rilke, « La vérité parle en Figures ». Dans Qu'est-ce que la philosophie? (Éditions de Minuit, 1991), Gilles Deleuze et Félix Guattari remarquaient : « Dans la pensée contemporaine, Michel Guérin est un de ceux qui découvrent le plus profondément l'existence de personnages conceptuels au cœur de la philosophie ; mais il les définit dans un "logodrame" ou une "figurologie" qui met l'affect dans la pensée » ; ce qui revient à assimiler massivement ce que Deleuze cherche justement à articuler philosophiquement : le concept et l'affect (avec le percept comme troisième terme).
- Qu’est-ce qu’une œuvre ?, 1986, p. 126 sq.
- « De la philosophie comme figurologie » (2012)
- "Le geste de penser", dans Philosophie du geste, 2011.
- L’Affectivité de la pensée, 1993
- La Terreur, 1990, p. 95.
- Philosophie du geste, 2011, p. 105. Le Geste entre émergence et apparence, p. 8-9.
- La Croyance de A à Z (Un des plus grands mystères de la philosophie, 2015, p. 45
- La transparence comme paradigme, 2008
- Nihilisme et modernité, essai sur la sensibilité des époques modernes, 2003
- La peinture effarée: Rembrandt et l'auto-portrait, 2011. La cause de la peinture, 2008.
- Qu'est-ce qu'une œuvre ?, 1986
- Origine de la peinture : sur Rembrandt, Cézanne et l'immémorial, 2013
- François Méchain, L'exercice des choses, 2002
Références
- Le Monde, 27 mai 1977.
- Le Monde, 3 juin 1977.
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la Philosophie?, Paris, Éditions de Minuit, 1991, p. 65.
Ouvrages
- Fiction
- Lettres à Wolf ou la Répétition, Grasset, 1976.
- Les Compagnons d’Hélène, Hallier, 1976.
- L'Homme Déo, Grasset, 1978.
- Robert le Diable, théâtre, NTNM Marcel Maréchal, inédit.
- Le Chien, théâtre, Comédie Française/France-culture, inédit.
- Philosophie
- Nietzsche, Socrate héroïque, Grasset, 1975.
- Défense et illustration de la métaphysique en réponse à quelques anti-et nanti-philosophes (dits nouveaux), Seuil, 1979.
- La politique de Stendhal, préface de Régis Debray, Presses universitaires de France, 1982.
- Jour/Goethe-ballet, Actes-Sud, 1983.
- Qu'est-ce qu'une œuvre ?, Actes-Sud, 1986.
- L'île Napoléon, Actes-Sud, 1989.
- La Terreur et la Pitié, 1. La Terreur, Actes-Sud, 1990.
- L'Affectivité de la pensée, Actes-Sud, 1993.
- Philosophie du geste, Actes-Sud, 1995.
- Les Quatre mousquetaires, Rocher, 1995.
- La Terreur et la Pitié, 2. La Pitié. Apologie athée de la religion chrétienne, Actes-Sud, 2000.
- Nihilisme et modernité, essai sur la sensibilité des époques modernes, Jacqueline Chambon, 2003.
- La grande dispute, essai sur l'ambition, Stendhal et le XIXe siècle, Actes-Sud, 2006.
- La seconde mort de Socrate (le concept d'éducation a-t-il un sens dans le monde actuel ?), Québec (Canada), Presses de l'Université Laval, 2007.
- L'artiste ou la toute-puissance des idées, Publications de l'Université de Provence, 2007.
- Pour saluer Rilke, Circé, 2008.
- L'espace plastique, Bruxelles, La Part de l'œil, 2008.
- Marcel Duchamp, portrait de l’anartiste, Nîmes, Lucie éditions, 2008.
- La peinture effarée: Rembrandt et l'auto-portrait, éditions La Transparence, 2011.
- Philosophie du geste : essai, Actes Sud, 2011 (ed. augmentée).
- Origine de la peinture : sur Rembrandt, Cézanne et l'immémorial, Encre marine, 2013
- La croyance de A à Z : un des plus grands mystères de la philosophie, Encre marine, 2015
- Ouvrages collectifs
- avec Colette Garraud et l'artiste, François Méchain, L'exercice des choses, Somogy éditions d’art, 2002.
- avec Pascal Navarro (dir.), Les Limites de l’œuvre, Publications de l'Université de Provence (PUP), 2007.
- Ce que Cézanne donne à penser, Actes du colloque du Centenaire à Aix, Gallimard, 2008.
- (dir.), La transparence comme paradigme (dir. Michel Guérin), PUP, 2008.
- (dir.), La cause de la peinture, Publications de l'Université de Provence (PUP), 2008.
- avec Jean-Noël Bret et Marc Jimenez (dir.), Penser l'art, Klincksieck, 2009.
- avec Odile Billoret-Bourdy (dir.), Picasso-Cézanne : quelle filiation ?, PUP, 2011.
- avec Jean Arrouye (dir.), Le photographiable, PUP, 2013.
- (dir.), Le geste : entre émergence et apparence : éthologie, éthique, esthétique, PUP, 2014.
Bibliographie
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la Philosophie?, Paris, Éditions de Minuit, 1991.
- Le Monde, 27 mai 1977.
- Le Monde, 3 juin 1977.
Lien externe
Construisant au fil de son œuvre ce qu’il nomme une figurologie, Michel Guérin, comme autant de fragments, a retenu ici quatre gestes : faire (le geste de la technique et du travail), donner (celui du social et des échanges), écrire (le geste renversé, révolté), danser (le geste pur).
Pointant le geste comme première tournure de la pensée et de l’action, l’auteur révèle de façon pertinente sa part dans la construction progressive d’une œuvre et, interrogeant le sens du geste, fait apparaître que c’est le geste lui-même qui fait sens.
- Présentation de l'éditeur -
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Numéro 12. Le gesteGuetter un geste c’est guetter un signe de vie. Le geste est pur, doit toucher juste, aller au vital, au cœur, il n’a pas le temps. Il illumine le corps. Le geste est nu. C’est un « art personnel » comme dit Valéry. Dans tout art il y a comme un geste de danser. Alors l’image serait celle ci : Mark Tompkins, chorégraphe, entre en scène et monte haut les genoux à la manière de Joséphine ...

Michel Guérin, 2013
Keith Jarret, The Köln Concert, 1975
– Aujourd'hui remontons en amont de l’œuvre d'art au moment où un geste inouï va se saisir de la matière, notes, mots, corps, couleurs, pour tout simplement créer, et c'est en compagnie du philosophe Michel Guérin...

Henri Matisse, La danse, 1909 – Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg
– Michel Guérin, quel est ce geste créateur que vous comparez à une danse et qui se situerait à l'origine de tout processus de création...
– Dans tout art, il y a un geste de danser, pas seulement dans la danse, dans la chorégraphie, pas seulement dans la musique, éventuellement la mélodie ou la musique qui fait danser, mais je pense que dans les arts visuels mêmes – et pas seulement dans la sculpture, dans le drapé, dans des figures qui pourraient directement évoquer, de manière figurative, en quelque sorte, la danse –, je pense qu'il y a plus radicalement encore un danser de tout art, et ce danser de tout art, c'est tout simplement le commencement, c'est le geste lui-même, mais je dirais que le geste de l'art, ce n'est pas le geste technique habituel. Alors, évidemment, n'allons pas trop loin dans le paradoxe, il n'y a pas d'art sans technè, sans technique, sans ars, au sens latin du terme. L'art est une transformation, pas seulement une transformation d'objets, une transformation de choses en objets, il ne consiste pas simplement à construire des artefacts, il peut y avoir une construction, une transformation, mentale ou symbolique, mais quoi qu'il en soit, l'art, en effet, suppose une technique, et cependant, il rompt, à un moment donné, avec la logique habituelle de la technique, c'est-à-dire que l'art est un faire libre, c'est-à-dire un faire qui a envie d'explorer son propre commencement, qui n'est plus assujetti à un but. Lorsqu'on construit un objet, un outil, c'est pour s'en servir. L'art, comme la philosophie peut-être, ne sert à rien, c'est-à-dire qu'il explore quelque chose à partir de la conscience profonde de cette liberté. Comment se manifeste-t-elle ? Je dirais : comme mouvement, comme mouvement du corps – et le mouvement du corps le plus libre, le plus spontané, le plus gratuit, le plus gracieux, ça s'appelle encore la danse.
… Lorsque je parle du geste, il faut entendre « les gestes », mais je pense qu'ils ont un air de famille entre eux, et cet air de famille, je vais essayer de l'expliquer comme peut-être je ne l'ai pas fait encore, et c'est le très beau morceau de piano -
– Keith Jarrett, The Köln Concert -
– que vous avez fait entendre, qui me le suggère peut-être avec une vigueur particulière. C'est que, dans ce danser, il y a ce paradoxe, à savoir que l'intention ne se sait pas encore.
– Je rappelle que le morceau qu'on a entendu est une improvisation.
– Voilà ! C'est bien parce que je savais que c'est une improvisation que, en plus, j'insiste sur ce point, c'est-à-dire qu'on a affaire à une intention qui n'est pas sûre d'elle-même, qui ne se précède pas. D'habitude, l'idée qu'on a de l'intention créatrice, ou de l'intention tout court, c'est qu'elle est dans la conscience avant la réalisation. Or, on a affaire ici, au contraire, à une forme qui se cherche elle-même dans la matière. Autrement dit, qu'est-ce que l'improvisation ? C'est la précellence de la matière sur la forme.
Michel Guérin, Adèle Van Reeth, ré. : Olivier Guérin, lectures : Marianne Denicourt, 2013

Pech Merle, il y a 25.000 ans

Francis Bacon, Lying Figure in a Mirror, 1971
« C'est alors que surgit quelque chose qu'on n'attendait pas et qui arrive inopinément […]. Le plus étonnant, c'est ce quelque chose qui est apparu comme malgré soi […]. Lorsque je commence une nouvelle toile, j'ai une certaine idée de ce que je veux faire, mais pendant que je peins, tout d'un coup, en provenance, en quelque sorte, de la matière picturale elle-même, surgissent des formes et des directions que je ne prévoyais pas. C'est cela que j'appelle des accidents. »
Francis Bacon, Entretiens avec Michel Archambaud, Lattès, 1992

Paul Cézanne, La baie de L'Estaque, 1886

Antoni Tàpies, Le chapeau renversé, 1967

Pablo Picasso, Homme assis à la canne, 1971

Honoré de Balzac, Le chef-d’œuvre inconnu, 1831-1837

Joyce Pensato, Maxi Mickey, 1993
Relisons-nous, relisons Lou.
« Dans cette peinture en acte, l’artiste s’investit en se représentant, la représentation n’étant que l’empreinte d’un déplacement.
[...]
Joyce Pensato est une femme de taille moyenne.
Le cercle du ventre de Mickey est tracé d’un seul geste, c’est l’empreinte corporelle de l’artiste. Prenez les mesures du tableau, mettez-vous à l’aune de Joyce et tracez un cercle, d’un unique trait de pinceau, selon Shitao.
Le Mickey est une empreinte, une représentation, un déplacement. »
Wolfgang Amadeus Mozart, Exsultate Jubilate, Cecilia Bartoli, dir. Riccardo Muti, 2006
Le corps, l'intention, le corps. Le chant vient des entrailles. Il faut que ça vibre en bas (regardez les plis de la robe) pour que ça chante en haut.
A la fin, elle est vraiment heureuse, elle l'a fait ! La note très haute. Oui, ce sont de grands professionnels, mais non. C'est de l'art et ce n'est jamais gagné d'avance.
Boby Lapointe, La peinture à l'huile, 1969
_ _ _
Plus loin.
Comment le philosophe éprouve-t-il la situation qui lui est faite aujourd’hui ? Cette question, trop générale, enveloppe une multitude d’interrogations. Les unes touchent le regard que les autres, les non-philosophes, c’est-à-dire la société, portent sur celui dont la profession ou la vocation est de philosopher; les autres, intérieures à cette pratique même, concernent les inflexions, plus ou moins irrépressibles, que connaissent nos philosophèmes dès lors qu’on considère, comme c’est mon cas, qu’il n’existe pas dephilosophia perennis, mais une histoire de la philosophie solidaire de l’histoire tout court ; en d’autres termes, le philosophe contemporain réinvestit moinsles problèmesde la philosophie (sous-entendu : éternels) qu’il ne s’efforce d’élever àla dignité philosophiquedes questions qui germent dans le terreau de l’époque. Maiscomment les formuler, ces questions ? Par quel effort de langage les rendre pertinentes ? Si la voie directe s’avère impraticable, celle de l’analogie – de la métaphore – est-elle en mesure de prendre le relais ? Ou faut-il aller encoreau-delà, au risque, en perdant totalement de vue toute référence objectivable, de prêter le flanc au reproche de faire passer pour philosophie une sorte de « littérature » aussi vague qu’indigeste ?
Michel Guérin, De la philosophie comme figurologie, in Analogia e Mediaçao : Transversalidade na Investigaçäo em Arte, filosophfia, et Ciência, dir. José Quaresma, CIEBA-FBAUL / CFUL, 2012
VOIR SON SITE http://www.guerin-figurologie.fr/p/bienvenue.html
Bienvenue sur le site de Michel Guérin
Michel Guérin, professeur émérite (Université d´Aix-Marseille) est membre honoraire de l'Institut universitaire de France. Philosophe, écrivain, il a publié des ouvrages de philosophie, des essais critiques, et de la fiction. Sa prochaine publication : La Croyance de A à Z paraîtra en mars 2015 chez encre marine, éditions des Belles Lettres. Dans l'ensemble de ses ouvrages, il poursuit la constitution d'une philosophie à partir de la notion centrale de Figure.
Son essai à paraître s’efforce de penser sous la forme d'un abécédaire le problème de la croyance depuis l’hypothèse qu’il s’agit de la question cruciale d’une époque qui aura dû abandonner les unes après les autres les certitudes modernes : progrès, croissance, rationalisation et pacification du monde – toutes conquêtes de haute lutte, d’ailleurs subordonnées à une pétition de sens finalement déçue. L’irraison, la violence, le chaos imposent, sur fond de cynisme ou de désenchantement, leur évidence obscène.
Si à la figurologie correspond une ambition métaphysique de système, les « figurologiques » sont un essai avec le caractère opératoire du dit système.








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