Quand fut annoncée la nouvelle de la mort de Jacques Laurent le 29 décembre 2000, il fut peu question des causes de sa disparition. Sa réputation non usurpée d’écrivain alcoolo-tabagique lui constituait un alibi suffisant. Mais ses fidèles lecteurs devinaient qu’il aurait du mal à rester dans le monde sous la lune après le départ de sa femme, emportée par la maladie trois mois avant ; sa déchirante Lettre d’amour à l’aimée disparue, publiée par Le Figaro (19 octobre 2000) ne s’achevait-elle pas par ces mots : « Je ne sais si je parviendrai à te survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar ». C’est peu dire que son départ l’avait plongé dans une profonde mélancolie. Son premier cercle d’intimes savait qu’il choisirait la mort volontaire. Ce n’était qu’une question de mois, puis de semaines, de jours enfin. Le mot ne fut pourtant guère imprimé lorsque les journaux annoncèrent sa mort, et si discrètement évoqué quelques temps plus tard à l’occasion de son éloge par Frédéric Vitoux qui lui succédait à son fauteuil à l’Académie française. Comme si le suicide, à l'égard du sida, était trop honteux pour être précisé. Avait-il laissé une lettre expliquant son geste, comme Roger Stéphane quelques années avant, jamais remis de la mort de son compagnon, las de vivre et de courir après l’argent ?
Lakis Proguidis consacre tout un dossier de sa revue L’Atelier du roman (No 67, septembre 2011, 237 pages, 15 euros, Flammarion) à « Jacques Laurent ou le roman en liberté ». On y trouve notamment un émouvant témoignage de l’un de ses proches, l’essayiste et romancier Christophe Mercier, sur leurs conversations dans les derniers temps de l’écrivain, son obsession du suicide et de la maîtrise de son destin, son peu d’entrain à pénétrer dans le troisième millénaire et à sa détermination à refuser l’usage de l’euro, sa fascination pour la mise en scène de sa propre mort par Montherlant (la revue publie également un intéressant entretien avec Jacques Laurent sur son œuvre et sa personne, texte demeuré inédit), ses confidences compulsives auprès de son entourage sur sa volonté d’en finir une fois pour toutes avant d’être dégradé physiquement et intellectuellement. Intelligence ironique armée d'une vaste culture (aussi historique que littéraire, son éloge de Fernand Braudel n'en renvoie qu'un écho assourdi), le fameux bretteur sartrophobe de Paul et Jean-Paul, le passionné hussard stendhalien, le prolifique auteur de romans historiques (Caroline chérie, Clotilde, Hortense 14-18), l’implacable polémiste de Mauriac sous De Gaulle, le vif animateur de la revue La Parisienne (Michel Déon y consacre un article vibrant dans ce numéro d’hommage), le bouleversant épistolier du Petit Canard, le si
aigu mémorialiste d’Histoire égoïste, le percutant essayiste de Roman du roman, avaient tous perdu le goût d’en découdre et, partant, de vivre. Christophe Mercier dit en avoir eu la confirmation sans appel à un signe : ils se promenaient un soir sur le boulevard Saint-Germain, après leur vrai dernier verre chez Lipp, lorsque Jacques Laurent lui demanda d’aller jusqu’à La Hune pour y acheter Le Vicomte de Bragelonne afin d’y affronter ce que ce passionné d’Alexandre Dumas refusait de lire depuis toujours : le récit de la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria. Il la lût enfin et décida alors de prendre congé de ce monde. Pour les moyens, il s’en remit à son ami ; mais Christophe Mercier refusa de demander les médicaments idoines aux médecins de sa famille, comme il refusa de lui procurer un exemplaire de l’introuvable Suicide, mode d’emploi. Un armurier ayant refusé de lui vendre une arme à feu, l’auteur des Corps tranquilles demanda alors lui-même à un aérostier de l’emmener en montgolfière dans le but de se jeter, mais là encore, il essuya un refus : l’infinie tristesse reflétée par son masque ne laissait aucun doute sur les intentions du petit homme dévasté par la perte. « Jacques voulait qu’on sache qu’il n’était pas mort dans son lit comme un Académicien cacochyme. Il voulait qu’on sache qu’il avait choisi de mourir, et quand. Je m’étais toujours promis de mettre un jour sur le papier le synopsis de cet ultime roman qu’il a vécu, et n’a pu écrire. Voilà qui est fait » conclut Christophe Mercier en publiant ses quatre brefs derniers textes dans cette belle livraison de L’Atelier du roman, son propre éditeur, Grasset, ayant refusé de les faire paraître en plaquette malgré leur caractère testamentaire. Dans les quatre, la mort est là qui rôde, dès le titre. Le dernier s’intitule « Ma mort ». Il n’est pas de plus bel hommage à l’homme qu’il fut, que de le donner à lire :
« La décision de me suicider a été spontanée ; c’est l’exécution qui m’a posé des problèmes. Le plus atroce c’est cette saloperie d’instinct de survie. La Fontaine, qui fut le plus grand psychologue de son siècle, l’a résumé en quelques vers :
Qu’on me rende impotent/ Cul de jatte, goûteux, manchot, pourvu qu’en somme/ Je vive, c’est assez, je suis plus que content/ Ne viens jamais, ô Mort.
Alors que j’ai toutes les raisons d’en finir, que je n’en ai aucune de m’accrocher, je ne peux dissiper le halo de peur et de tristesse qui m’assiègent au moment d’accomplir l’acte décisif qui me soulagera de la mémoire d’Elisabeth. Cet acte ne devrait pas être redoutable puisque avant de naître, quand je n’existais pas je ne souffrais pas, et que je ne souffrirai pas davantage après ma mort quand je n’existerai plus. En face de moi je vois, quand je lève les yeux, une verdure, une tapisserie du XVIIème ou du XVIIIème siècle ; elle est peuplée de grands arbres dont les frondaisons s’étagent, s’embrassent au-dessus de buissons touffus qui servent d’écrin à un ruisseau languide au bord duquel joue un écureuil. Un complot a été organisé contre nous. A l’instinct de survie s’additionne le goût d’un certain nombre de choses qui vont d’une tapisserie à l’entrecuisse d’une femme, aux bords de la Loire, au coucher du soleil, à un raisonnement d’Aristote. »
Ce furent ses derniers mots écrits. Mais par pudeur, ou par discrétion, à moins que ce ne soit par respect de la parole donnée, Christophe Mercier ne nous révèle pas, bien que les moyens du suicide soient toujours lourds de sens, comment Jacques Laurent s’est donné la mort, « ses tout derniers instants, qui resteront à jamais son ultime secret ».
("Jacques Laurent" photo D.R., Dessin Elsa Suarez Girard)




































